Retour vers le passé. Mai 2006, Ken­neth Lee Lay est reconnu cou­pa­ble par la jus­tice états-unienne. Octo­bre 2006, Jef­frey Skilling est con­damné à 24 ans et 4 mois de pri­son. Ces con­dam­na­tions mirent fin à l’un des plus grands scan­da­les qui aient secoué le monde des affai­res. Si vous l’aviez oublié, Ken­neth Lee Lay fut le fon­da­teur et PDG d’Enron, Jef­frey Skilling fut éga­le­ment PDG de cette entre­prise.

Ken­neth Lee Lay ne pur­gea pas sa peine car il tré­passa d’une crise car­dia­que, mais on ne peut pas dire que la jus­tice fut légère dans la con­dam­na­tion des frau­des qui menè­rent à la faillite d’Enron, l’une des plus gran­des entre­pri­ses états-unien­nes et mon­dia­les (en 2000/2001, elle était au 7ème rang mon­dial pour la capi­ta­li­sa­tion et réa­li­sait 111 mil­liards de dol­lars de chif­fre d’affaire…).

Inu­tile, je pense, de pré­ci­ser qu’à par­tir de l’ins­tant où cette affaire fut révé­lée, soit en 2001, un tor­rent de cri­ti­ques s’abat­tit sur le libé­ra­lisme jugé res­pon­sa­ble. Les frau­des d’Enron auraient repré­senté l’essence même du sys­tème capi­ta­liste libé­ral. Enron avait créé une kyrielle d’entre­pri­ses dont le seul but était de lui per­met­tre de pré­sen­ter un bilan comp­ta­ble plus favo­ra­ble, en par­ti­cu­lier d’emprun­ter sans que cela n’appa­rût, trom­pant ainsi les action­nai­res du groupe.

Moi, je me demande bien quelle nature prin­ci­pielle peut révé­ler les frau­des de l’ancien Pre­mier minis­tre grec, Kós­tas Kara­ma­lis, qui fit croire que le défi­cit bud­gé­taire de son État s’éle­vait à 6% du PIB, alors qu’il attei­gnait en réa­lité 12,7%… Bizar­re­ment, aucune action en jus­tice n’a été intenté con­tre le frau­deur, qui a pour­tant menti à tout le monde (les Grecs, les par­te­nai­res euro­péens, les créan­ciers) et lésé les créan­ciers ainsi empê­chés d’éva­luer cor­rec­te­ment la sol­va­bi­lité de l’État grec. Ce type ne devrait nor­ma­le­ment plus pou­voir sor­tir de chez lui sans ris­quer de se faire lyn­cher par la foule, on devrait appren­dre qu’un dis­po­si­tif mas­sif de sécu­rité a été déployé autour de sa mai­son, pour le pro­té­ger de l’ire de ses com­pa­trio­tes excé­dés d’avoir été trom­pés par lui… Mais rien de tout cela.

Seule la Com­mis­sion euro­péenne s’est déci­dée à agir en dili­gen­tant une pro­cé­dure de sanc­tion con­tre le pays pour défaut de fia­bi­lité de ses sta­tis­ti­ques offi­ciel­les. Mais, pour logi­que que soit cette réac­tion, on en per­çoit immé­dia­te­ment les limi­tes : 1° c’est l’État grec qui est visé et non le prin­ci­pal res­pon­sa­ble, à savoir Kós­tas Kara­ma­lis lui-même ; 2° c’est fina­le­ment encore le con­tri­bua­ble qui devra faire les frais, comme d’accou­tumé, bien que le com­por­te­ment de Kara­ma­lis révèle une cor­rup­tion plus géné­ra­li­sée de la Grèce.

Faut-il croire que le même genre de men­songe, con­si­déré comme into­lé­ra­ble lorsqu’il s’agit d’entre­prise pri­vée, devien­drait par­fai­te­ment ano­din et accep­ta­ble – et pour­quoi pas loua­ble ? – quand il s’agit d’un men­songe d’État ? Je vous laisse cepen­dant juge de la gra­vité res­pec­tive des deux trom­pe­ries : com­bien de per­son­nes furent lésées par le scan­dale d’Enron, qui lui au moins abou­tit à des con­dam­na­tions, et com­bien le sont et ris­quent de l’être par la faute d’un diri­geant cor­rompu et men­teur qui n’est même pas inquiété pour ses agis­se­ments ? Lequel des deux ris­que d’avoir les réper­cus­sions les plus gra­ves ?

C’est à mou­rir de rire d’enten­dre tous ces gens récla­mer que les hom­mes poli­ti­ques con­trô­lent les mar­chés. Mais com­ment des hom­mes aussi men­teurs, incom­pé­tents et irres­pon­sa­bles que les hom­mes poli­ti­ques pour­raient-ils effec­tuer un con­trôle effi­cace des mar­chés ? La vérité, c’est que c’est impos­si­ble, et les trou­bles autour du rôle de Gold­mans Sachs dans l’affaire grec­que illus­trent qu’il con­vient, plus que jamais, de sépa­rer l’État de l’éco­no­mie.