Le libé­ra­lisme compte peu de défen­seurs dans la sphère du débat public. Ceux qui sont capa­bles d’expli­quer les méca­nis­mes du mar­ché sans tom­ber dans la dia­bo­li­sa­tion, l’invec­tive ou la recher­che com­mode de bouc-émis­sai­res faci­les n’y sont pas légion. C’est pour­quoi il est très pré­cieux lors­que s’exprime une telle per­sonne, et pour­quoi il est très dom­ma­gea­ble lorsqu’elle le fait de façon mala­droite ou ambi­guë.

C’est un peu le cas avec Éric Le Bou­cher, qu’on con­naît pour ses posi­tions plu­tôt libé­ra­les clas­si­ques, et qui signe dans Slate un papier décon­cer­tant, bien que non dénué de per­ti­nence.

L’auteur y ana­lyse les embar­ras pré­sents de la Grèce. Actuel­le­ment, la Grèce c’est un peu comme le pre­mier domino d’une lon­gue file qu’on a peiné à ins­tal­ler et qu’on ne vou­drait pas voir tom­ber… Alors cha­cun retient son souf­fle et tente de dévoi­ler quel­que peu les ombres de l’ave­nir. Or voici ce qu’il dit.

La Grèce a tri­ché sur l’état de ses comp­tes publics pour entrer dans la zone euro. Ses par­te­nai­res le savaient plus ou moins mais ont laissé faire. Les men­son­ges ont con­ti­nué depuis 10 ans et, main­te­nant, la Grèce doit payer l’addi­tion… Le pro­blème, ce sont les effets pour l’euro en tant que mon­naie et pour les autres mem­bres de la zone euro. Comme il n’existe aucune poli­ti­que com­mune con­trai­gnante, on espère que la dis­ci­pline des mar­chés obli­gera la Grèce à la rigueur qu’elle s’est tou­jours refusé d’appli­quer. Or, c’est là faire payer une note bien trop lourde aux citoyens Grecs.

Je suis bien d’accord pour dire que, comme à cha­que fois, ce sont les gens ordi­nai­res qui éco­pent pour la bêtise des puis­sants. Je com­prends bien que le pro­pos cen­tral d’Éric Le Bou­cher est de fus­ti­ger l’absence de coor­di­na­tion com­mune entre les pays de la zone euro. Tout de même, j’éprouve des dif­fi­cul­tés à goû­ter ce genre de remar­que : « À l’automne 2008, après la faillite de Leh­man Bro­thers, Angela Mer­kel a fait la démons­tra­tion de l’égoïsme et du cha­cun pour soi en refu­sant le plan com­mun de sou­tien aux ban­ques que pro­po­sait Nico­las Sar­kozy, alors pré­si­dent de l’Union. » Cela sent trop le parti pris facile.

Et puis pour­quoi res­sor­tir ce pon­cif du mar­ché comme jun­gle ? Le mar­ché, c’est comme la jun­gle parce qu’il s’atta­que au plus fai­ble… Pour­tant, les lois du mar­ché sont sim­ples, et il est assez facile d’en évi­ter les écueils avec du bon sens et du cou­rage poli­ti­que. Mais voilà, c’est pré­ci­sé­ment ce qui a fait défaut aux diri­geants grecs. La mer aussi est très dan­ge­reuse, si le capi­taine est ivre et lit les car­tes à l’envers !

La papier d’Éric Le Bou­cher me sem­ble donc ambigu. D’un côté il met bien en exer­gue la res­pon­sa­bi­lité des hom­mes d’État mais, de l’autre, il les dédouane en par­tie en accu­sant le méchant mar­ché qui, tel le pré­da­teur de la savane, se rue sur les proies fai­bles et iso­lées.

Incri­mi­ner fran­che­ment les hom­mes poli­ti­ques est-il si dif­fi­cile ?