Ces temps de cri­ses font resur­gir avec plus de force encore les appels à l’ins­tau­ra­tion de bar­riè­res doua­niè­res. On croit pou­voir se pré­mu­nir des tur­bu­len­ces du monde en se repliant sur soi… C’est une par­faite chi­mère, qui repose sur une vision ébor­gnée de la réa­lité.

Le public, en effet, est sen­si­ble aux des­truc­tions d’emplois impu­ta­bles à la mon­dia­li­sa­tion et aux délo­ca­li­sa­tions. Rien d’éton­nant compte-tenu du bat­tage média­ti­que qui est fait autour de cha­que fer­me­ture d’usine ou de cha­que plan de licen­cie­ments. En revan­che, les emplois créés grâce à la mon­dia­li­sa­tion pas­sent pra­ti­que­ment ina­per­çus, ense­ve­lis sous l’épais­seur d’un silence assour­dis­sant.

Ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas, en somme… C’est le bon vieux mirage qui trompe tant de gens, y com­pris des plus excel­lents, comme le mon­tre Vin­cent Bénard à pro­pos de Paul Krug­man (un billet que je vous recom­mande chau­de­ment).

J’ajou­te­rai seu­le­ment quel­ques rap­pels pour enfon­cer le clou.

1° Les délo­ca­li­sa­tions ne repré­sen­tent qu’une fai­ble part des des­truc­tions d’emploi dans les pays déve­lop­pés. En France, par exem­ple, une étude de l’INSEE pour la période 1995-2001 a éta­bli que 13 500 emplois avaient été délo­ca­li­sés (dont la moi­tié vers des pays à hauts salai­res), une goute d’eau dans les 6,8 mil­lions d’emplois du sec­teur secon­daire. Aux États-Unis, cha­que année, envi­ron 13 mil­lions d’emplois sont détruits au total (alors que, dans le même temps 14 à 15 mil­lions d’emplois sont créés, pour un total d’envi­ron 140 mil­lions d’emplois). Parmi eux, seu­les 406 000 des­truc­tions sont impu­ta­bles à la sous-trai­tance à l’étran­ger (voir, à ce sujet, l’excel­lent livre de Suzanne Ber­ger, Made in Monde, p. 128 de l’édi­tion poche).

2° Con­trai­re­ment à ce que l’on croit, les bas salai­res ne sont pas aussi déter­mi­nants dans le choix de délo­ca­li­sa­tion des entre­pri­ses. En effet, dans le prix de revient d’un pro­duit, les salai­res peu­vent repré­sen­ter une assez fai­ble part. Je vous ren­voie ici éga­le­ment au livre de Suzanne Ber­ger. En réa­lité, les entre­pri­ses inves­tis­sent à l’étran­ger sur­tout dans le but de s’ouvrir de nou­veaux mar­chés (et quel­que­fois pour con­tour­ner des bar­riè­res pro­tec­tion­nis­tes…).

3° Réduire les impor­ta­tions en pro­ve­nan­ces de pays à bas salai­res paraît sédui­sant, mais fait oublier que cela affai­bli­rait le pou­voir d’achat des con­som­ma­teurs dans les pays riches. En d’autres ter­mes, cela les appau­vri­raient. Une étude de Natixis, datée de 2007, a mon­tré que ces impor­ta­tions rédui­saient le niveau des prix de 4 points d’infla­tion dans les pays riches… Gary Huf­bauer et Kim­berly Ann Elliott, deux éco­no­mis­tes états-uniens, ont cal­culé que sau­ver un emploi aux États-Unis pen­dant un an coû­tait trois fois la rému­né­ra­tion annuelle de l’emploi sauvé. Avec, évi­dem­ment, un sur­coût pour le con­som­ma­teur, éva­lué par eux entre 15 et 70 mil­lions de dol­lars par an. D’autres étu­des cor­ro­bo­rent cette réa­lité. Pour tout cela, je vous dirige vers Franck Dedieu et Emma­nuel Lechy­pre, 101 idées reçues sur l’éco­no­mie, idée reçue numéro 12.

On pour­rait mul­ti­plié les exem­ples. La morale, c’est qu’il faut se défier des rai­son­ne­ments trop sim­plis­tes en éco­no­mie et ne pas céder au sirè­nes du popu­lisme facile. Il suf­fit d’enten­dre Zem­mour lorsqu’il en appelle au pro­tec­tion­nisme ; com­bien de fois l’ai-je entendu dire que la crise était pro­vo­quée par la mon­dia­li­sa­tion… Il est pour­tant clair qu’elle pro­vient sim­ple­ment d’une bulle immo­bi­lière ayant éclaté, mais à quoi bon les faits si l’actua­lité per­met de défen­dre n’importe quel agenda poli­ti­que !