Que dire à pro­pos de l’affaire de mina­rite aigüe qui agite la Suisse et, par onde de choc, la France et le reste de l’Europe ? Je com­men­ce­rai en disant qu’il faut savoir rai­son gar­der et res­ti­tuer les cho­ses dans leur juste pro­por­tion.

D’abord, il ne s’agit que de l’inter­dic­tion de la cons­truc­tion de mina­rets sup­plé­men­tai­res ; il n’est pas prévu de démo­lir les qua­tre déjà exis­tants, du moins je n’ai rien appris de cette sorte. Il ne s’agit pas davan­tage d’inter­dire les mos­quées et l’islam. C’est cer­tes une atteinte à la liberté de cons­cience, mais ce n’est qu’un coup de canif et non un mas­sa­cre à la tron­çon­neuse. Les cries d’orfraies et les lamen­ta­tions péni­bles sur le retour des heu­res les plus som­bres de notre his­toire seraient plus que mal­ve­nus.

Ensuite, et je suis las de le lire et de l’enten­dre sans arrêt, ce ne sont pas 57,5% des Suis­ses qui ont voulu l’inter­dic­tion de nou­veaux mina­rets : ce sont 57,5% des suf­fra­ges expri­més. Ce qui oblige à viser le taux de par­ti­ci­pa­tion, qui ne fut que de 50%. En résumé nous avons : plus du demi de la moi­tié du corps élec­to­ral s’est pro­noncé pour l’arrêt de la cons­truc­tion de mina­rets. Autre­ment cal­culé : plus du quart des citoyens suis­ses a voté con­tre la pour­suite de l’érec­tion de mina­rets dans leur pays. Vingt-cinq et quel­ques pour­cents, c’est loin d’être un tsu­nami d’isla­mo­pho­bie…

En pas­sant, cela expli­que fort aisé­ment le déca­lage entre les son­da­ges d’avant vote et les résul­tats du refe­ren­dum. J’ose ima­gi­ner que de nom­breux Suis­ses ne sont pas allés voter car ils étaient per­sua­dés, comme on le leur avait seriné, que la pro­po­si­tion de l’UDC serait reje­tée. Si c’est bien ce qui s’est passé, alors le poids des anti-mina­rets s’en est méca­ni­que­ment trou­vée ren­for­cée dans le suf­frage.

On aura beau jeu de dénon­cer l’hypo­cri­sie d’une cer­taine élite bien-pen­sante (même si le terme est ter­ri­ble­ment gal­vaudé et que l’on est, tou­jours, le bien-pen­sant de quelqu’un) pour qui la démo­cra­tie ne vaut que lorsqu’elle donne les résul­tats qui lui con­vien­nent. Pour ces gens-là, la démo­cra­tie n’est pas l’expres­sion de la majo­rité, mais un moyen de faire con­fir­mer par la popu­lace les idées brillan­tes de l’avant-garde. Beau dévoie­ment…

Cela étant posé, que dire du résul­tat lui-même ?

A mon hum­ble avis, c’est une mau­vaise chose. Je me demande vrai­ment en quoi inter­dire les mina­rets empê­che­rait les bar­bus de vitu­pé­rer con­tre l’Occi­dent infi­dèle du haut de leur min­bar ni d’our­dir leurs noirs com­plots d’isla­mi­sa­tion uni­ver­selle… Sur Fran­çois Desou­che, j’ai écouté un débat avec Yvan Riou­fol : pour lui, les mina­rets sont le sym­bole con­qué­rant d’un islam poli­ti­que extré­miste. C’est pro­pre­ment ridi­cule ! Je crains aussi que pareil fait ne rende plus dif­fi­cile encore la posi­tion des musul­mans éclai­rés qui enga­gent la lutte intel­lec­tuelle con­tre les inté­gris­tes.

Deux ensei­gne­ments peu­vent être tirés de cette his­toire.

En pre­mier lieu que la démo­cra­tie c’est de la merde en barre. Car elle ne garan­tit en rien la pro­tec­tion des droits indi­vi­duels et que le sort des mino­ri­tés n’est pas cer­tain – or cela seul compte. Ici, nous avons bien une mino­rité qui vient d’ampu­ter une mino­rité encore plus petite d’une frac­tion de ses droits légi­ti­mes (même si, je le répète, nous ne vivons pas une nou­velle nuit de Cris­tal). Au moins cette affaire rap­pelle-t-elle oppor­tu­né­ment que la démo­cra­tie est le droit uni­ver­sel accordé à tous de se mêler de l’assiette du voi­sin. Que pou­vait-on atten­dre d’un sys­tème aussi immo­ra­le­ment vicieux ?

En second lieu, à force de vou­loir nier le passé, voilà qu’il fait un beau retour de boo­me­rang. Ainsi, dans le débat avec Riou­fol, Anthony Bel­lan­ger, son con­tra­dic­teur, dit que l’Europe n’est pas un creu­set chré­tien et que c’est pour cela que la Cons­ti­tu­tion euro­péenne ne parle pas du chris­tia­nisme. Ce n’est pas cho­quant si l’on veut faire de l’Union euro­péenne une ins­ti­tu­tion laï­que (la cons­ti­tu­tion de 1958, celle notre pré­sente répu­bli­que, n’évo­que par la reli­gion chré­tienne…). Mais ça l’est dans une pers­pec­tive his­to­ri­que : long­temps, en effet, Europe et Chré­tienté se con­fon­di­rent. Tant de siè­cles pas­sés ont forgé des tra­di­tions, des habi­tu­des, bref une iden­tité. Mais cer­tains bien-pen­sants font mine qu’une telle iden­tité n’existe pas ou qu’elle serait une abo­mi­na­tion à extir­per si elle exis­tait. Pro­blème : on ne façonne pas à sa guise les mas­ses humai­nes mises en branle par des siè­cles d’his­toire (à moins de s’appe­ler, par exem­ple, Sta­line, mais je doute que beau­coup reven­di­quent la parenté). C’est comme cela et on peut le déplo­rer, mais c’est ainsi que vont les cho­ses.