Il serait dom­mage de dau­ber le « grand débat » lancé par Éric Bes­son sur l’iden­tité natio­nale au pré­texte qu’il n’y aurait là qu’une inci­dieuse manœu­vre élec­to­rale. Car il peut tou­jours en sor­tir des cho­ses inté­res­san­tes.

Comme d’habi­tude, ce genre d’exer­cice s’assor­tit tou­jours d’énor­mes âne­ries pro­fes­sées avec le plus grand des sérieux. Voyez cette entre­vue faite dans Le Monde par Jean-Fran­çois Bayart, un cher­cheur au CNRS : « Il n’y a pas d’iden­tité fran­çaise ». Pour lui, ce débat est nau­séa­bond, dans le genre d’il est encore fécond le ven­tre d’où sor­tit la bête immonde, etc. « Quand le poli­ti­que cher­che à s’empa­rer du social, et sin­gu­liè­re­ment de l’iden­ti­taire, le tota­li­ta­risme n’est jamais loin » écrit-il… Nous serions donc en grand dan­ger de rechute tota­li­taire ! Rien que ça. (Vous note­rez, au pas­sage, que c’est à cha­que fois le même tota­li­ta­risme qui est agité tel un spec­tre mena­çant : le tota­li­ta­risme brun ; quant à son cou­sin à la cou­leur aci­du­lée, le rouge, per­sonne n’y pense jamais…)

C’est amu­sant, aussi, de voir com­ment l’his­toire peut être réin­ter­pré­tée ad hoc. Ainsi, pour notre cher­cheur du CNRS, la IIIème Répu­bli­que aurait livré les juifs aux nazis durant l’Occu­pa­tion. Alors que le jour­na­liste lui fait remar­quer que la Répu­bli­que n’était plus, rem­pla­cée par le régime de Vichy, il rétor­que : « Je croyais avoir lu au lycée que le maré­chal Pétain avait reçu les pleins pou­voirs par un vote de la repré­sen­ta­tion natio­nale… Le dis­cours du Vel d’Hiv de Jac­ques Chi­rac en a fini avec cette fic­tion de la res­pon­sa­bi­lité du seul “Etat fran­çais” dans l’Holo­causte. C’est bel et bien une part de la Répu­bli­que qui a livré ses juifs aux nazis, comme elle avait accusé Drey­fus de tra­hi­son. » Autant que je me sou­vienne, les dépu­tes qui don­nè­rent les pleins pou­voirs à Pétain, ne le firent pas pour don­ner les Juifs, mais parce qu’ils voyaient en lui le vain­queur de Ver­dun, l’homme pro­vi­den­tiel capa­ble de diri­ger la France dans ces jour­nées tra­gi­ques d’une débâ­cle mili­taire sans pré­cé­dent. Ce que Pétain fit ensuite me sem­ble une autre his­toire : c’est de son pro­pre chef qu’il s’enga­gea dans la col­la­bo­ra­tion et ins­taura un sta­tut des Juifs, alors même que les Alle­mands n’en deman­daient rien.

C’est dom­mage, parce que l’entre­vue nous déli­vre de sages pré­ven­tions qu’un libé­ral ne rejet­te­rait pas : il est vrai que lais­ser l’État s’empa­rer d’une ques­tion aussi épi­neuse que celle de l’iden­tité natio­nale n’est pas ano­din, les hom­mes poli­ti­ques ayant la fâcheuse habi­tude de sou­vent pour­rir ce qu’ils tou­chent. Mais de là à affir­mer que l’iden­tité fran­çaise n’existe pas…

Cer­tes il n’est pas une seule et uni­que manière de se sen­tir fran­çais, cha­cun décline son appar­te­nance natio­nale à sa manière, selon son his­toire pro­pre, ses goûts, son édu­ca­tion, ses valeurs et ses ori­gi­nes cul­tu­rel­les. Cela ne veut pas dire qu’une telle iden­tité n’existe pas, tout comme il serait absurde de nier qu’un arbre ait un seul tronc au pré­texte qu’il a plu­sieurs bran­ches…

Je me suis alors amusé à un petit jeu. J’ai pris les objets qui incar­nent jusqu’à la cari­ca­ture l’iden­tité fran­çaise et je me suis demandé jusqu’à quel point ils m’étaient fami­liers :

- le béret : je n’en porte pas, n’en ai jamais porté et, j’espère, n’en por­te­rai jamais !

- la baguette de pain : j’en mange rare­ment, je suis adepte du pain com­plet,

- le cla­cos qui pue : j’en mange rare­ment, je ne suis pas très fro­mage en géné­ral (sauf le râpé sur les pâtes ou la pizza, c’est dire…),

- le litron de vin rouge : je n’aime pas le vin rouge, je pré­fère les vins blancs moel­leux et le cham­pa­gne.

Bref, je ne cor­res­pond pas fran­che­ment à la cari­ca­ture du fran­chouille, d’autant plus que je ne mange ni de cuis­ses de gre­nouille, ni d’escar­got au beurre… Cela ne m’empê­che pas, para­doxa­le­ment, de res­sen­tir une cer­taine proxi­mité affec­tueuse avec l’image du Fran­çais de base, le béret vissé sur la tête, la baguette coin­cée sous le bras et une bou­teille de rouge à la main. Je sais pour­tant bien qu’il ne s’agit là que d’une cari­ca­ture : qui a jamais ren­con­tré un tel Fran­çais ? Mais ce qu’il importe de com­pren­dre, c’est que cette cari­ca­ture vise moins à repré­sen­ter des per­son­nes qu’à dépein­dre, en la gros­sis­sant, une cul­ture. Et c’est parce que je suis fami­lier de cette cul­ture que je le suis aussi avec l’image qui la sym­bo­lise avec un humeur plus ou moins bien­veillant. Il ne me vien­drait jamais à l’idée de me dire citoyen du monde ou de l’Europe, car ces déno­mi­na­tions n’ont rien de con­cret pour moi.

À mon sens, ce débat a deux écueils :

- le ris­que du sim­plisme, à pren­dre dans les deux sens (l’iden­tité natio­nale n’existe pas vs il n’y a qu’une seule et uni­que manière d’être fran­çais),

- le détour­ne­ment du véri­ta­ble pro­blème, qui est le res­pect des lois (or, c’est bien les pro­blè­mes de délin­quance et d’insé­cu­rité en bonne par­tie lié aux pro­blè­mes de l’immi­gra­tion qui font se poser la ques­tion). Pour­tant, nul besoin de se sen­tir fran­çais pour res­pec­ter les lois com­mu­nes ; réci­pro­que­ment, croire qu’il suf­fise de se sen­tir fran­çais pour res­pec­ter les autres est gro­tes­que.

Autre­ment dit, à mon hum­ble avis, ce n’est pas le pro­blème des hom­mes poli­ti­ques de savoir ce que res­sen­tent les gens, libre à eux de se défi­nir ou non comme Fran­çais, et selon quel degré. En revan­che, il est du res­sort de l’État de faire res­pec­ter la loi, ce qu’il est pour­tant très loin de faire.

Voilà une ques­tion qui inté­res­se­rait cer­tai­ne­ment davan­tage le quo­ti­dien d’un plus grand tas de gens…