Carnet n°34 - L'identité nationale et son débat
Par Anton WAGNER le dimanche, 8 novembre 2009, 12:57 - Réflexion - Lien permanent
Il serait dommage de dauber le « grand débat » lancé par Éric Besson sur l’identité nationale au prétexte qu’il n’y aurait là qu’une incidieuse manœuvre électorale. Car il peut toujours en sortir des choses intéressantes.
Comme d’habitude, ce genre d’exercice s’assortit toujours d’énormes âneries professées avec le plus grand des sérieux. Voyez cette entrevue faite dans Le Monde par Jean-François Bayart, un chercheur au CNRS : « Il n’y a pas d’identité française ». Pour lui, ce débat est nauséabond, dans le genre d’il est encore fécond le ventre d’où sortit la bête immonde, etc. « Quand le politique cherche à s’emparer du social, et singulièrement de l’identitaire, le totalitarisme n’est jamais loin » écrit-il… Nous serions donc en grand danger de rechute totalitaire ! Rien que ça.
(Vous noterez, au passage, que c’est à chaque fois le même totalitarisme qui est agité tel un spectre menaçant : le totalitarisme brun ; quant à son cousin à la couleur acidulée, le rouge, personne n’y pense jamais…)
C’est amusant, aussi, de voir comment l’histoire peut être réinterprétée ad hoc. Ainsi, pour notre chercheur du CNRS, la IIIème République aurait livré les juifs aux nazis durant l’Occupation. Alors que le journaliste lui fait remarquer que la République n’était plus, remplacée par le régime de Vichy, il rétorque : « Je croyais avoir lu au lycée que le maréchal Pétain avait reçu les pleins pouvoirs par un vote de la représentation nationale… Le discours du Vel d’Hiv de Jacques Chirac en a fini avec cette fiction de la responsabilité du seul “Etat français” dans l’Holocauste. C’est bel et bien une part de la République qui a livré ses juifs aux nazis, comme elle avait accusé Dreyfus de trahison. » Autant que je me souvienne, les députes qui donnèrent les pleins pouvoirs à Pétain, ne le firent pas pour donner les Juifs, mais parce qu’ils voyaient en lui le vainqueur de Verdun, l’homme providentiel capable de diriger la France dans ces journées tragiques d’une débâcle militaire sans précédent. Ce que Pétain fit ensuite me semble une autre histoire : c’est de son propre chef qu’il s’engagea dans la collaboration et instaura un statut des Juifs, alors même que les Allemands n’en demandaient rien.
C’est dommage, parce que l’entrevue nous délivre de sages préventions qu’un libéral ne rejetterait pas : il est vrai que laisser l’État s’emparer d’une question aussi épineuse que celle de l’identité nationale n’est pas anodin, les hommes politiques ayant la fâcheuse habitude de souvent pourrir ce qu’ils touchent. Mais de là à affirmer que l’identité française n’existe pas…
Certes il n’est pas une seule et unique manière de se sentir français, chacun décline son appartenance nationale à sa manière, selon son histoire propre, ses goûts, son éducation, ses valeurs et ses origines culturelles. Cela ne veut pas dire qu’une telle identité n’existe pas, tout comme il serait absurde de nier qu’un arbre ait un seul tronc au prétexte qu’il a plusieurs branches…
Je me suis alors amusé à un petit jeu. J’ai pris les objets qui incarnent jusqu’à la caricature l’identité française et je me suis demandé jusqu’à quel point ils m’étaient familiers :
- le béret : je n’en porte pas, n’en ai jamais porté et, j’espère, n’en porterai jamais !
- la baguette de pain : j’en mange rarement, je suis adepte du pain complet,
- le clacos qui pue : j’en mange rarement, je ne suis pas très fromage en général (sauf le râpé sur les pâtes ou la pizza, c’est dire…),
- le litron de vin rouge : je n’aime pas le vin rouge, je préfère les vins blancs moelleux et le champagne.
Bref, je ne correspond pas franchement à la caricature du franchouille, d’autant plus que je ne mange ni de cuisses de grenouille, ni d’escargot au beurre… Cela ne m’empêche pas, paradoxalement, de ressentir une certaine proximité affectueuse avec l’image du Français de base, le béret vissé sur la tête, la baguette coincée sous le bras et une bouteille de rouge à la main. Je sais pourtant bien qu’il ne s’agit là que d’une caricature : qui a jamais rencontré un tel Français ? Mais ce qu’il importe de comprendre, c’est que cette caricature vise moins à représenter des personnes qu’à dépeindre, en la grossissant, une culture. Et c’est parce que je suis familier de cette culture que je le suis aussi avec l’image qui la symbolise avec un humeur plus ou moins bienveillant. Il ne me viendrait jamais à l’idée de me dire citoyen du monde ou de l’Europe, car ces dénominations n’ont rien de concret pour moi.
À mon sens, ce débat a deux écueils :
- le risque du simplisme, à prendre dans les deux sens (l’identité nationale n’existe pas vs il n’y a qu’une seule et unique manière d’être français),
- le détournement du véritable problème, qui est le respect des lois (or, c’est bien les problèmes de délinquance et d’insécurité en bonne partie lié aux problèmes de l’immigration qui font se poser la question). Pourtant, nul besoin de se sentir français pour respecter les lois communes ; réciproquement, croire qu’il suffise de se sentir français pour respecter les autres est grotesque.
Autrement dit, à mon humble avis, ce n’est pas le problème des hommes politiques de savoir ce que ressentent les gens, libre à eux de se définir ou non comme Français, et selon quel degré. En revanche, il est du ressort de l’État de faire respecter la loi, ce qu’il est pourtant très loin de faire.
Voilà une question qui intéresserait certainement davantage le quotidien d’un plus grand tas de gens…
Commentaires
Je suis plutot d’accord avec vous sur les grandes lignes, mais j’irais plus loin en affirmant qu’il y a autant de manieres d’etre francais que de francais. Ce que je veux dire par la, c’est que -au moins en ce qui me concerne- etre francais est un abstraction qui depend presque uniquement de la ou l’on nait, ou du moins du passeport qu’un gouvernement nous accorde “gracieusement”. Il me semble que pour beaucoup de gens etre francais (ou tout autre nationalite) se limite a de la paperasserie bureaucratique. Je ne considere pas etre francais parce que j’ai la nationalite francaise, mais parce que je suis ne en France et ai grandi dans ce pays, etant naturellement influence par mon environnement. En revanche, j’ai passe la majeure parti de ma courte vie d’adulte a l’etranger et bien que cette influence se fasse toujours sentir, je suis de moins en moins francais et de plus en plus etranger, etant absent de la France geographiquement parlant et ayant coupe ou perdu beaucoup de liens avec la culture francaise. Au final, nous ne sommes que le produit de de notre environnement direct et le fait d’etre d’un cote ou d’un autre d’une frontiere ne signifie rien d’autre qu’un arbitraire sentiment d’appartenance a cette grande fiction que l’on appelle l’etat, pour paraphraser Bastiat. Un francais vivant a la frontiere espagnole, aura probablement plus en commun avec un espagnol voisin, qu’avec un ch’ti. L’etat - et ce n’est que mon opinion - cherche a maintenir ce sentiment national, car c’est un bon moyen peu couteux de tenir les contribuables sous son joug, car au final c’est tout ce qui compte pour l’etat: maintenir les gens dans l’ignorance pour pouvoir continuer a pomper leur argent et entretenir le leviathan. Peut-on imaginer ce qu’il se passerait si les gens commencaient a voir l’etat comme illegitime et commencaient a ne plus obeir aux lois qui leur paraissent aller a l’encontre de l’etat de droit?
@arnom :
« j’irais plus loin en affirmant qu’il y a autant de manieres d’etre francais que de francais. »
Je suis parfaitement d’accord avec vous.
« etre francais est un abstraction qui depend presque uniquement de la ou l’on nait, ou du moins du passeport qu’un gouvernement nous accorde “gracieusement”. Il me semble que pour beaucoup de gens etre francais (ou tout autre nationalite) se limite a de la paperasserie bureaucratique. »
Je ne vous suis pas totalement. Certes, la nation est une fiction, comme vous le dites par ailleurs. Elle est autoréalisatrice : je suis Français parce que je me sens et me déclare tel. Mais par là nous voyons qu’une fiction peut avoir des effets bien réels, et donc devenir… réalité. Je n’irai ainsi pas aussi loin que vous en estimant que beaucoup de Français ne le sont que par une question de « paperasserie ». Je crois que c’est une assertion tout bonnement spéculative est difficile à établir.
« Au final, nous ne sommes que le produit de de notre environnement direct »
Certes en bonne partie, et naturellement, mais pas complètement. Pour vous, qui témoignez de votre expérience, on pourrait certainement trouver d’autres personnes qui délasseraient aussi souvent la France tout en se sentant toujours autant Français, voire même davantage encore…
« L’etat - et ce n’est que mon opinion - cherche a maintenir ce sentiment national, car c’est un bon moyen peu couteux de tenir les contribuables sous son joug »
Ce dont il faut se méfier, c’est effectivement l’usage politique qui peut être fait du sentiment national. Mais attention, je crois, à ne pas conclure qu’un tel sentiment ne pourrait pas exister par lui-même, au prétexte que les hommes de l’État l’instrumentalisent.
Salut Anton,
Parfaitement d’accord avec les écueils à éviter, les deux extrêmes, pas d’identité ou son pendant inverse, une seule et unique identité.
Ce débat est selon moi très important et je vous renvoie une nouvelle fois à malika Sorel, qui travaille au Haut Comité à l’Intégration.
Son blog ici :
http://puzzledelintegration.blogspi…
Allez moi aussi j’y vais de mon couplet sur qu’est ce qu’être français :
« On n’habite pas un pays, on habite une langue » disait Cioran.
Être français c’est avant tout habiter la langue française, cette langue qui permet de converser avec autrui, d’argumenter, de faire vivre un passé et un héritage pour construire un avenir commun.
Être français c’est faire sien un héritage avec ses mythes fondateurs : du siège d’Alésia à l’appel du 18 juin en passant par l’épopée napoléonienne ou l’étrange défaite de 40. Faire sien cet héritage multiséculaire c’est apprendre à aimer un territoire, des ancêtres, un espace, des anciens, des paysages, des héros et des salauds…
Être français c’est le devenir chaque jour un peu plus. Ce n’est pas acquis et encore moins inné. C’est un travail de longue haleine sans cesse recommencé, car puiser dans cet héritage vieux de près deux millénaires c’est épuisant. Epuisant, oui, car cette histoire est faite de pires vices et d’incroyables vertus. On y décèle l’horreur comme le sublime, souvent de façon concomitante. Alors à tout prendre, prenons le tout et non la partie : la République comme l’Ancien Régime, les divers féodalités comme le domaine royal, les catholiques comme les protestants, la minorité juive comme la musulmane, les communistes comme les ligues fascistes etc…
La France c’est tout ça. Ca ne se réduit pas. Ca ne s’explique pas.
Etre Français c’est habiter en France, habiter sa langue, son passé, nourir cette idée, voire cet idéal qui a fait de l’universel un particulier, et plus que tout vouloir le transmettre à ses enfants.
“Wright or wrong, this is my country” disent très justement nos amis grand-bretons. J’abonde totalement aux idées avancées par Jugurtha. Pour la France, j’accepte aussi bien son passé qu’il soit glorieux, comme la victoire de Bouvines en 1214, ou nauséabond au possible comme l’étrange défaite, selon le mot de Marc Bloch, bien que cette dernière me laisse toujours un goût amère dans la bouche. Je tente très modestement d’en comprendre l’histoire afin d’essayer de mieux appréhender l’avenir. J’avoue en ce domaine considérer notre classe politique avec beaucoup de circonspection la jugeant, gauche et droite confondue, malheureusement plus proche de celle qui a abdiqué en juin 40 que disciple des idéaux qui ont fait notre pays.