Il y a quel­ques jours, je disais que le modèle social fran­çais avait le défaut nota­ble d’igno­rer ses catas­tro­phi­ques effets psy­cho­lo­gi­ques et moraux. Il est tout de même sidé­rant que les habi­tants d’un pays, qui se tar­gue d’être si pro­tec­teur, soient les proies d’une angoisse si grande qu’ils se sui­ci­dent plus qu’ailleurs, con­som­ment plus de psy­cho­tro­pes et aient régu­liè­re­ment plus peur de per­dre leur emploi que ces infor­tu­nés Bri­tan­ni­ques ou États-uniens livrés à la jun­gle ultra-néo­li­bé­rale !

Déci­dé­ment, au royaume du modèle-social-que-le-monde-nous-envie, il y a quel­que chose de fran­che­ment pourri.

Une telle réa­lité deve­nait de plus en plus dure à nier. Il fal­lait bien que la ban­quise cra­que un jour. C’est ce qui se passe avec la publi­ca­tion d’un ouvrage d’Éric Mau­rin, cher­cheur à l’EHESS qui ne mas­que pas son enga­ge­ment à gau­che. Dans La Peur du déclas­se­ment, il décrit bien les blo­ca­ges de la société fran­çaise.

En gros : depuis trente ans, les gou­ver­ne­ments de gau­che comme de droite ont pri­vi­lé­gié la pro­tec­tion de ceux qui avaient un emploi et un sta­tut, ne dis­tri­buant aux autres que des miet­tes pour les faire patien­ter. Ce fai­sant, ils ont blo­qué à ceux-ci l’accès aux avan­ta­ges de ceux qui pos­sé­daient un sta­tut, tout en ren­for­çant la crainte de ces der­niers de per­dre ce sta­tut et tou­tes les pro­tec­tions socia­les qui l’accom­pa­gnent.

Résul­tat, alors que les Fran­çais réel­le­ment vic­time de déchéance sociale font une goutte d’eau (1% de la popu­la­tion active dit Éric Mau­rin), la peur du déclas­se­ment, elle, est vive. Cerise sur le gâteau, ceux qui ont dû jouer des cou­des pour se faire une place au soleil ris­quent de refu­ser toute réforme qui anni­hi­le­rait le fruit de leurs efforts. Voilà pour­quoi la France est si dif­fi­cile à réfor­mer…

Pour une per­sonne rom­pue à l’ana­lyse libé­rale de la société fran­çaise, il n’y a rien de bien extra­or­di­naire dans ces décou­ver­tes. Ce qui est plus frap­pant, c’est qu’un cher­cheur de gau­che le dise.

Deux arti­cles du Monde pour appro­fon­dir :
- Luc Bron­ner et Fran­çoise Fres­soz, « Ces peurs bien fran­çai­ses qui para­ly­sent la société », 07/10/09,
- Pro­pos recueillis par Luc Bron­ner et Cathe­rine Rol­lot, « Eric Mau­rin : “Toute réforme sera per­çue comme une remise en cause d’un sta­tut acquis” », 07/10/09.