Carnet n°32 - Quand la banquise du modèle social français craquelle...
Par Anton WAGNER le jeudi, 8 octobre 2009, 20:49 - Réflexion - Lien permanent
Il y a quelques jours, je disais que le modèle social français avait le défaut notable d’ignorer ses catastrophiques effets psychologiques et moraux. Il est tout de même sidérant que les habitants d’un pays, qui se targue d’être si protecteur, soient les proies d’une angoisse si grande qu’ils se suicident plus qu’ailleurs, consomment plus de psychotropes et aient régulièrement plus peur de perdre leur emploi que ces infortunés Britanniques ou États-uniens livrés à la jungle ultra-néolibérale !
Décidément, au royaume du modèle-social-que-le-monde-nous-envie, il y a quelque chose de franchement pourri.
Une telle réalité devenait de plus en plus dure à nier. Il fallait bien que la banquise craque un jour. C’est ce qui se passe avec la publication d’un ouvrage d’Éric Maurin, chercheur à l’EHESS qui ne masque pas son engagement à gauche. Dans La Peur du déclassement, il décrit bien les blocages de la société française.
En gros : depuis trente ans, les gouvernements de gauche comme de droite ont privilégié la protection de ceux qui avaient un emploi et un statut, ne distribuant aux autres que des miettes pour les faire patienter. Ce faisant, ils ont bloqué à ceux-ci l’accès aux avantages de ceux qui possédaient un statut, tout en renforçant la crainte de ces derniers de perdre ce statut et toutes les protections sociales qui l’accompagnent.
Résultat, alors que les Français réellement victime de déchéance sociale font une goutte d’eau (1% de la population active dit Éric Maurin), la peur du déclassement, elle, est vive. Cerise sur le gâteau, ceux qui ont dû jouer des coudes pour se faire une place au soleil risquent de refuser toute réforme qui annihilerait le fruit de leurs efforts. Voilà pourquoi la France est si difficile à réformer…
Pour une personne rompue à l’analyse libérale de la société française, il n’y a rien de bien extraordinaire dans ces découvertes. Ce qui est plus frappant, c’est qu’un chercheur de gauche le dise.
Deux articles du Monde pour approfondir :
- Luc Bronner et Françoise Fressoz, « Ces peurs bien françaises qui paralysent la société », 07/10/09,
- Propos recueillis par Luc Bronner et Catherine Rollot, « Eric Maurin : “Toute réforme sera perçue comme une remise en cause d’un statut acquis” », 07/10/09.
Commentaires
Merci pour cet article et les deux liens. Pour ma part, je trouve dans les propos tenus quotidiennement dans les médias une illustration concrète du mal profond qui sape la société française: ce matin encore, sur une radio généraliste, on parlait je ne sais où de la création de 300 emplois. Notez qu’on ne parlait pas (et qu’on parle très rarement) de la création de poste de travail mais d’emploi. Ce dernier terme implique, in fine, que le statut qui s’y rattache et donc la protection qui l’accompagne, confortant ainsi les dires d’Eric Maurin, prime sur la qualité de l’activité réelle rendue et sur le rôle économique (création ou non de richesse) qu’il est censé rendre. En règle générale, un emploi public crée peu ou pas de richesse. Son titulaire n’est le plus souvent qu’un vecteur de circulation de la monnaie d’où le problème posé par l’existence, dans notre pays, d’un secteur public et parapublic regroupant près de 50% de la population active.
Cette dérive sémantique sournoise traduit bien, à mon sens, les blocages de notre société. De plus, quand on voit l’ignorance économique dans laquelle baigne nos concitoyens et certains de nos représentants, on comprend mieux l’impasse dans laquelle notre pays s’est fourvoyé. La question est: quand et comment interviendra la cassure?
Merci pour vos posts toujours intéressants à lire.