Carnets libéraux

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vendredi, 13 août 2010

Carnet n°68 - Le poids des catégories

Dans la fou­lée de mon pré­cé­dent car­net, j’ai décidé de creu­ser un peu plus le filon des hai­nes de gau­che. Mais pas n’importe les­quel­les. La détes­ta­tion du bour­geois est bien con­nue et découle natu­rel­le­ment de la doc­trine socia­liste : vous ne con­fon­drez pas un gau­chiste avec, au con­traire il en sera fier. Il faut une haine capa­ble de sus­ci­ter une répro­ba­tion quasi una­nime et uni­ver­selle, y com­pris à gau­che, en tout cas capa­ble de dis­qua­li­fier la pré­ten­tion gau­chiste au mono­pole de l’huma­nisme.

Cette haine, c’est l’anti­sé­mi­tisme.

Car il y eut un anti­sé­mi­tisme de gau­che, lar­ge­ment répandu au moins jusqu’à l’affaire Drey­fus en France. Et encore cette veine ne fut pas éteinte par l’affaire mais per­dit son impor­tance et entra dans un dou­ble clan­des­ti­nité. D’une part les gau­chis­tes con­ti­nuant de la pro­fes­ser se firent plus dis­crets, d’autre part la mémoire de cet anti­sé­mi­tisme fut enter­rée, si bien que peu de gens aujourd’hui se figu­rent qu’elle exis­tât un jour. L’idée pré­do­mi­nante est donc que l’anti­sé­mi­tisme, et plus géné­ra­le­ment le racisme, sont des abo­mi­na­tions con­gé­ni­ta­le­ment de droite, avec les­quel­les la gau­che ne sau­rait avoir de lien quel­con­que puisqu’elle incarne natu­rel­le­ment l’uni­ver­sel, tan­dis que racisme et anti­sé­mi­tisme sont l’expres­sion d’un par­ti­cu­la­risme patho­lo­gi­que. Pour­tant, il y eut aussi des racis­tes de gau­che, à la fin du XIXème siè­cle, et même des socia­lis­tes adep­tes du dar­wi­nisme social…

Comme l’écrit Marc Cra­pez dans L’Anti­sé­mi­tisme de gau­che au XIXème siè­cle : « La dis­tinc­tion gau­che-droite ne per­met pas de déli­mi­ter l’anti­sé­mi­tisme du XIXème siè­cle ». Ceci parce que nos caté­go­ries binai­res actuel­les opè­rent mal pour la période et aussi « parce que les par­ti­sans du pro­grès ne furent sans doute pas moins anti­sé­mi­tes que les nos­tal­gi­ques de l’Ancien Régime. » Nous décou­vrons, donc, qu’au XIXème siè­cle, il n’y avait pas de con­tra­dic­tion entre pro­gres­sisme et anti­sé­mi­tisme, mais qu’au con­traire on pou­vait être anti­sé­mite par pro­gres­sisme (comme il n’y avait d’ailleurs pas d’exclu­sion entre pro­gres­sisme et racisme, ni entre pro­gres­sisme et colo­nia­lisme, et que par pro­gres­sisme aussi on pou­vait être raciste et colo­nia­liste).

Il est dès lors sur­pre­nant, sur la qua­trième de cou­ver­ture, qui pré­sente tout de même le con­tenu de l’ouvrage, de lire ceci : « Avant l’affaire Drey­fus, quel­ques socia­lis­tes com­men­cent à réflé­chir et à dou­ter de la vali­dité de l’anti­sé­mi­tisme, mais la plu­part ne se res­sai­sis­sent véri­ta­ble­ment qu’à par­tir de la fin du XIXème siè­cle, au moment où la judéo­pho­bie bas­cule à droite. » On sent bien ce que ce « res­sai­sis­sent » a d’ana­chro­ni­que. Car ce n’est tou­jours qu’avec nos yeux actuels, nés pré­ci­sé­ment de ce « res­sai­sis­se­ment », que nous per­ce­vons une incom­pa­ti­bi­lité entre socia­lisme et anti­sé­mi­tisme. L’ouvrage pré­sente pour­tant une belle antho­lo­gie de tex­tes mon­trant que cette incom­pa­ti­bi­lité n’exis­tait pas. Du coup le bas­cu­le­ment dont il est ques­tion prend une nature par­ti­cu­lière ; on a l’impres­sion qu’il se fait comme de lui-même, de manière auto­nome et indé­pen­dante de la gau­che : comme ça, un beau jour, la gau­che se res­sai­sit, cesse d’être anti­sé­mite, le jour où l’anti­sé­mi­tisme décide de se sépa­rer d’elle et de pas­ser entiè­re­ment à droite… Ce qui sou­li­gne l’incom­pa­ti­bi­lité fon­cière entre les deux, qui appa­rais­sent comme deux enti­tés dis­tincts, et rend encore moins com­pré­hen­si­ble, fina­le­ment, leur com­pa­gnon­nage. Comme quoi, même chez les cher­cheurs aver­tis, on voit le poids insi­dieux des caté­go­ries de la pen­sée.

(La réa­lité c’est que, lors de la redis­tri­bu­tion poli­ti­que con­sé­cu­tive à l’affaire Drey­fus, nom­bre de socia­lis­tes anti­sé­mi­tes, cor­res­pon­dant pro­ba­ble­ment à ce que Marc Cra­pez appelle le socia­lisme natio­nal, pas­sent à droite, pur­geant ainsi la gau­che. Lire Les Deux Répu­bli­ques fran­çai­ses de Phi­lippe Némo, en par­ti­cu­lier le cha­pi­tre IV. Mais sans doute, ce qui rend Némo plus solide, c’est qu’il dis­pose d’une clef expli­ca­tive de cette com­plexité : la lutte poli­ti­que entre deux cou­rants issues de la Révo­lu­tion, les deux Répu­bli­ques, celle de 1789 et celle de 1793. À par­tir de là, on ne s’étonne plus de rien.)

On retrouve ce même poids insi­dieux dans un autre ouvrage, dont j’attends la livrai­son, L’anti­sé­mi­tisme à gau­che : His­toire d’un para­doxe, de 1830 à nos jours de Michel Drey­fus. Ici encore, pour­quoi « his­toire d’un para­doxe » ? Où est le para­doxe sinon dans nos yeux à nous qui avions oublié les obs­cu­res accoin­tan­ces du socia­lisme ori­gi­nel ? Pour­quoi, dès lors que ce passé est redé­cou­vert et illus­tré, ne pas plei­ne­ment assu­mer cette réa­lité que les socia­lis­tes par­ta­geaient nom­bre de hai­nes avec ce qui allait deve­nir l’extrême droite et ce, non de manière acci­den­telle, ou para­doxale, mais de façon con­sub­stan­tielle ? N’est-ce pas l’illus­tra­tion des pesan­teurs et des habi­tu­des de pen­sée que la gau­che, par son aura, sa pro­pa­gande poli­ti­que et son quasi mono­pole l’intel­lec­tuel et uni­ver­si­taire, est par­ve­nue à faire triom­pher après 1945 ?

Quand on met en pers­pec­tive le livre de Phi­lippe Némo, dont la thèse, pour n’être pas tota­le­ment neuve, est lumi­neuse, deux cho­ses appa­rais­sent. D’abord que si l’on veut com­pren­dre le passé récent, il faut faire le ménage dans les caté­go­ries men­ta­les domi­nan­tes, c’est-à-dire ces­ser de pen­ser en homme de gau­che. Ensuite que les caté­go­ries du libé­ra­lisme, qui ne sem­ble pas avoir cédé au sirè­nes de l’anti­sé­mi­tisme (mais fut plus sen­si­ble à cel­les du colo­nia­lisme, il faut recon­naî­tre : nul ne peut reven­di­quer la per­fec­tion), ren­dent mieux compte de ce passé mais ont été tota­le­ment broyées. Et c’est là un ter­ri­ble recul pour l’esprit.

mercredi, 4 août 2010

Carnet n°67 - La haine, c'est toujours de droite

Pro­fi­tant de l’oisi­veté enva­his­sante des gran­des vacan­ces, je lis le hors-série esti­val de L’His­toire, con­sa­cré à l’extrême droite. Extrême droite dont la cou­ver­ture nous dit qu’elle appli­que une « poli­ti­que de la haine ».

On remar­quera que dans ce genre de publi­ca­tions grand public et con­sen­suel­les, les mêmes pon­cifs ser­vent cons­tam­ment à pré­sen­ter les mêmes idées. Ainsi, c’est un lieu com­mun d’asso­cier le mot haine à l’extrême droite, mais cela n’en est pas un de le faire avec l’extrême gau­che. On a ainsi une vision très par­ti­cu­lière des divi­sions poli­ti­ques.

On pour­rait déjà se deman­der si l’extrême droite n’est pas un peu (beau­coup) à gau­che, voire même si la gau­che n’est pas fon­da­men­ta­le­ment à droite. On pour­rait même, par mau­vais esprit, sug­gé­rer que si la gau­che insiste tant sur le racisme, l’anti­sé­mi­tisme et la xéno­pho­bie de l’extrême droite, c’est pré­ci­sé­ment pour mas­quer tout ce que les deux extrê­mes ont en com­mun et qui serait une parenté encom­brante même pour la gau­che modé­rée : c’est tel­le­ment plus com­mode d’agi­ter le soup­çon de fas­ci­sa­tion pour empê­trer la droite, pas ques­tion de con­naî­tre les mêmes déboi­res !

Dans le hors-série, on trouve une illus­tra­tion lumi­neuse de ce pro­cédé d’exo­né­ra­tion de la gau­che. Dans le pre­mier arti­cle, écrit par Michel Winock, on peut lire que les démons­tra­tions de Dru­mont, grand anti­sé­mite devant l’Éter­nel, sur la ban­que juive « ne furent pas sans effet sur des grou­pes socia­lis­tes avant l’affaire Drey­fus. » Donc, s’il y eut de l’anti­sé­mi­tisme à gau­che (y com­pris un temps chez Jean Jau­rès), c’est bien sûr à cause… de l’extrême droite !

Comme l’écri­vait George Wat­son dans La Lit­té­ra­ture oubliée du socia­lisme, « le socia­lisme, même chez ses enne­mis, est encore le plus sou­vent tenu pour un idéal de géné­ro­sité et d’huma­nisme, mal­heu­reu­se­ment gâté par une série d’obs­ta­cles tech­ni­ques que ses par­ti­sans, aussi aveu­gles que bien inten­tion­nés, n’avaient pas pré­vus ». Il faut défi­ni­ti­ve­ment saluer le talent des intel­lec­tuels et pro­pa­gan­dis­tes de gau­che d’avoir si bien réussi l’étouf­fe­ment des noirs relents de leur idéo­lo­gie… (Quoi­que le même George Wat­son souf­fle­rait que les con­ser­va­teurs de droite lais­sè­rent faire avec bien­veillance.) Le legs c’est que le for­cené de droite appa­raît natu­rel­le­ment hai­neux, tan­dis que le for­cené de gau­che peut sus­ci­ter l’embar­ras mais sera excusé au motif qu’il ne fait que réa­gir à l’injus­tice et à la vio­lence de la société ou du « sys­tème ». Ce qui, soit dit en pas­sant, revient à épou­ser le dis­cours dudit for­cené gau­chiste, ce même dis­cours dis­cul­pant que d’ailleurs on nous sert à pro­pos des voyous de ban­lieue : amu­sante soli­da­rité de la racaille let­trée envers la racaille illet­trée.

Pour­tant qui a oublié la sor­tie du diri­geant « modéré » Fran­çois Hol­lande ? « Je n’aime pas les riches, j’en con­viens » avait-il dit. Per­son­nel­le­ment, je trouve ahu­ris­sant qu’un homme poli­ti­que puisse con­fes­ser publi­que­ment détes­ter une caté­go­rie entière de gens, à laquelle, com­ble de l’iro­nie (ou du n’importe quoi), il appar­tient. Que n’avait-il dit abhor­rer les Noirs ou les Ara­bes ou les pau­vres !

Inu­tile d’épi­lo­guer : il suf­fit de regar­der l’his­to­rie pour voir que l’idéo­lo­gie de gau­che n’a jamais été exempte de hai­nes et de détes­ta­tions, on l’a sim­ple­ment oublié aujourd’hui. La seule actua­lité récente offre des exem­ples par­lant des vio­len­ces dont sont capa­bles les gau­chis­tes, et ce n’est pas un hasard si le com­mu­nisme fit de 80 à 100 mil­lions de morts dans le monde.

mardi, 16 mars 2010

Carnet n°56 - Faut-il réellement jeter les sciences de l'éducation aux orties ?

Lorsqu’il s’agit d’expli­quer les maux de l’école, nom­breux ceux qui s’atta­quent aux scien­ces de l’édu­ca­tion. Leur péda­go­gisme débridé et décon­necté du réel (qui n’a jamais entendu par­ler des réfé­ren­ciels bon­dis­sants et autres outils scrip­teurs ?) expli­que­rait gran­de­ment l’inca­pa­cité des ensei­gnants à accom­plir leur tra­vail, c’est-à-dire à ensei­gner.

J’ai moi même long­temps par­tagé cette idée. Mais depuis quel­ques temps, j’en reviens.

Il y a plu­sieurs rai­sons à cela. La pre­mière est théo­ri­que. C’est une ques­tion toute sim­ple : pour­quoi l’ensei­gne­ment ne pour­rait-il pas faire l’objet de recher­ches scien­ti­fi­ques ? Il doit bien exis­ter des péda­go­gies plus adap­tées que d’autres, que l’on peut décrire et jus­ti­fier scien­ti­fi­que­ment. Cer­tes, les scien­ces de l’édu­ca­tion se ran­ge­raient plu­tôt dans le rang des dis­ci­pli­nes humai­nes, et non dans celui des scien­ces dures. Mais il en va de même de l’his­toire dont per­sonne ne songe à con­tes­ter l’uti­lité ni la vali­dité. (Pour­tant Dieu sait com­bien l’his­toire est vul­né­ra­ble aux par­tis pris !)

J’en con­clus que l’on peut reje­ter la forme his­to­ri­que qu’ont prise les scien­ces de l’édu­ca­tion en France ; où il s’est moins agit de décou­vrir les meilleu­res péda­go­gies que de trans­for­mer l’école dans un but révo­lu­tion­naire de trans­for­ma­tion de la société toute entière. Je ren­vois, comme tou­jours, aux livres éclai­rants de Phi­lippe Némo, Pour­quoi ils ont tué Jules Ferry et Le Chaos péda­go­gi­que. Mais de tout cela, on ne sau­rait con­clure sans abus que les scien­ces de l’édu­ca­tion, en tant que pro­jet scien­ti­fi­que, sont dis­qua­li­fiées.

La seconde rai­son est logi­que. J’ai lu un arti­cle du Figaro mon­trant que les lycées fran­çais à l’étran­ger étaient très pri­sés. Cette année, les effec­tifs y auraient aug­menté de 4%. Aux États-Unis, les parents plé­bis­ci­te­raient la rigueur de l’ensei­gne­ment dis­pensé et l’éveil de l’esprit cri­ti­que qu’il per­met. Bizar­re­ment, le modèle sco­laire fran­çais sclé­rosé et en crise ici fait recette ailleurs… C’est sim­ple­ment qu’en France, l’école est con­fron­tée à une grande hété­ro­gé­néité sociale et cul­tu­relle des élè­ves. Tou­tes les dif­fi­cul­tés de la société fran­çaise se déver­sent dans les éta­blis­se­ments sco­lai­res qui n’en peu­vent mais. Il est évi­dent que dans pareilles cir­cons­tan­ces, on ne peut plus ensei­gner comme avant.

La troi­sième et der­nière rai­son est pra­ti­que. Depuis cinq ou six ans que j’ensei­gne, ma pra­ti­que a gran­de­ment évo­lué. Au départ, j’ensei­gnais grosso modo comme mes pro­fes­seurs m’avaient ensei­gné. J’ai néces­sai­re­ment été con­duit à trou­ver d’autres maniè­res. Ce qui est bien, c’est que des sta­ges de for­ma­tion sont pro­po­sés, et cer­tains sont vrai­ment inté­res­sants. Je peux témoi­gné n’avoir jamais entendu un for­ma­teur, pas plus durant ces sta­ges qu’à l’IUFM d’ailleurs, par­ler de réfé­ren­ciel bon­dis­sant ou d’autres idio­ties de ce genre. En revan­che, j’ai entendu des cho­ses tel­les que : le tra­vail sans con­trainte est une fic­tion, il faut sanc­tion­ner un élève qui n’a pas tra­vaillé si c’est jugé néces­saire, il ne faut pas hési­ter à ver­ba­le­ment rele­ver les peti­tes inso­len­ces, même si elles ne méri­tent pas de puni­tion, etc.

J’ai com­mencé à appli­quer cer­tai­nes idées dans mes cours. Il est encore bien trop tôt pour en tirer des con­clu­sions défi­ni­ti­ves, mais les résul­tats de nom­breux élè­ves qui vivo­taient dans la médio­crité se sont amé­lio­rés. Ce n’est pas par­fait, bien sûr : cer­tains s’obs­ti­nent à ne pas vou­loir pren­dre le train en mar­che ; il en sera cepen­dant tou­jours ainsi. En tout cas, le fré­mis­se­ment que j’ai pu cons­ta­ter, durant le second tri­mes­tre, dans la plu­part des clas­ses où j’ai changé de pra­ti­que est très encou­ra­geant et redonne foi dans le métier. C’est aussi un peu angois­sant, car l’on craint la rechute et le mirage… Il faut atten­dre et voir !

mercredi, 24 février 2010

Carnet n°54 - L'immoralisme des hommes d'Etat

Retour vers le passé. Mai 2006, Ken­neth Lee Lay est reconnu cou­pa­ble par la jus­tice états-unienne. Octo­bre 2006, Jef­frey Skilling est con­damné à 24 ans et 4 mois de pri­son. Ces con­dam­na­tions mirent fin à l’un des plus grands scan­da­les qui aient secoué le monde des affai­res. Si vous l’aviez oublié, Ken­neth Lee Lay fut le fon­da­teur et PDG d’Enron, Jef­frey Skilling fut éga­le­ment PDG de cette entre­prise.

Ken­neth Lee Lay ne pur­gea pas sa peine car il tré­passa d’une crise car­dia­que, mais on ne peut pas dire que la jus­tice fut légère dans la con­dam­na­tion des frau­des qui menè­rent à la faillite d’Enron, l’une des plus gran­des entre­pri­ses états-unien­nes et mon­dia­les (en 2000/2001, elle était au 7ème rang mon­dial pour la capi­ta­li­sa­tion et réa­li­sait 111 mil­liards de dol­lars de chif­fre d’affaire…).

Inu­tile, je pense, de pré­ci­ser qu’à par­tir de l’ins­tant où cette affaire fut révé­lée, soit en 2001, un tor­rent de cri­ti­ques s’abat­tit sur le libé­ra­lisme jugé res­pon­sa­ble. Les frau­des d’Enron auraient repré­senté l’essence même du sys­tème capi­ta­liste libé­ral. Enron avait créé une kyrielle d’entre­pri­ses dont le seul but était de lui per­met­tre de pré­sen­ter un bilan comp­ta­ble plus favo­ra­ble, en par­ti­cu­lier d’emprun­ter sans que cela n’appa­rût, trom­pant ainsi les action­nai­res du groupe.

Moi, je me demande bien quelle nature prin­ci­pielle peut révé­ler les frau­des de l’ancien Pre­mier minis­tre grec, Kós­tas Kara­ma­lis, qui fit croire que le défi­cit bud­gé­taire de son État s’éle­vait à 6% du PIB, alors qu’il attei­gnait en réa­lité 12,7%… Bizar­re­ment, aucune action en jus­tice n’a été intenté con­tre le frau­deur, qui a pour­tant menti à tout le monde (les Grecs, les par­te­nai­res euro­péens, les créan­ciers) et lésé les créan­ciers ainsi empê­chés d’éva­luer cor­rec­te­ment la sol­va­bi­lité de l’État grec. Ce type ne devrait nor­ma­le­ment plus pou­voir sor­tir de chez lui sans ris­quer de se faire lyn­cher par la foule, on devrait appren­dre qu’un dis­po­si­tif mas­sif de sécu­rité a été déployé autour de sa mai­son, pour le pro­té­ger de l’ire de ses com­pa­trio­tes excé­dés d’avoir été trom­pés par lui… Mais rien de tout cela.

Seule la Com­mis­sion euro­péenne s’est déci­dée à agir en dili­gen­tant une pro­cé­dure de sanc­tion con­tre le pays pour défaut de fia­bi­lité de ses sta­tis­ti­ques offi­ciel­les. Mais, pour logi­que que soit cette réac­tion, on en per­çoit immé­dia­te­ment les limi­tes : 1° c’est l’État grec qui est visé et non le prin­ci­pal res­pon­sa­ble, à savoir Kós­tas Kara­ma­lis lui-même ; 2° c’est fina­le­ment encore le con­tri­bua­ble qui devra faire les frais, comme d’accou­tumé, bien que le com­por­te­ment de Kara­ma­lis révèle une cor­rup­tion plus géné­ra­li­sée de la Grèce.

Faut-il croire que le même genre de men­songe, con­si­déré comme into­lé­ra­ble lorsqu’il s’agit d’entre­prise pri­vée, devien­drait par­fai­te­ment ano­din et accep­ta­ble – et pour­quoi pas loua­ble ? – quand il s’agit d’un men­songe d’État ? Je vous laisse cepen­dant juge de la gra­vité res­pec­tive des deux trom­pe­ries : com­bien de per­son­nes furent lésées par le scan­dale d’Enron, qui lui au moins abou­tit à des con­dam­na­tions, et com­bien le sont et ris­quent de l’être par la faute d’un diri­geant cor­rompu et men­teur qui n’est même pas inquiété pour ses agis­se­ments ? Lequel des deux ris­que d’avoir les réper­cus­sions les plus gra­ves ?

C’est à mou­rir de rire d’enten­dre tous ces gens récla­mer que les hom­mes poli­ti­ques con­trô­lent les mar­chés. Mais com­ment des hom­mes aussi men­teurs, incom­pé­tents et irres­pon­sa­bles que les hom­mes poli­ti­ques pour­raient-ils effec­tuer un con­trôle effi­cace des mar­chés ? La vérité, c’est que c’est impos­si­ble, et les trou­bles autour du rôle de Gold­mans Sachs dans l’affaire grec­que illus­trent qu’il con­vient, plus que jamais, de sépa­rer l’État de l’éco­no­mie.

vendredi, 22 janvier 2010

Carnet n°46 - Les traders de la politique

Existe-t-il plus veule qu’un homme poli­ti­que ?

Ces gens sont tou­jours prompts à déci­der de ce que les autres doi­vent faire, tou­jours la main sur le cœur et l’inté­rêt géné­ral aux lèvres… Pour­tant, à regar­der de plus prêt, on trouve incom­pé­tence, ama­teu­risme, mal­hon­nê­teté et vilé­nie pres­que à tous les éta­ges.

Pour exem­ple, le rocam­bo­les­que autant que pathé­ti­que feuille­ton de l’HADOPI, dont un suc­cu­lent et tor­dant résumé nous est pro­posé ici. (Je remer­cie au pas­sage Chi­tah pour le bon moment qu’il m’a per­mis de pas­ser !)

Pour un autre exem­ple, lisez cette chro­ni­que de lec­ture de Bog­dan Cali­nescu : vous rigo­le­rez bien, désor­mais, en enten­dant un poli­ti­que fus­ti­ger les patrons voyous qui délo­ca­li­sent ou les tra­ders fous avi­des de fric.

La poli­ti­que, ou l’art du fai­tes-ce-que-je-dis-mais-pas-ce-que-je-fais sans en avoir l’air.

jeudi, 7 janvier 2010

Carnet n°41 - Comment appelle-t-on des peuples qui veulent vivre ensemble ?

Place de la Nation à Paris.


Dans Le Pari­sien, Éric Bes­son a fait une décla­ra­tion des plus ahu­ris­san­tes. Il a dit :

la France n’est ni un peu­ple, ni une lan­gue, ni un ter­ri­toire, ni une reli­gion, c’est un con­glo­mé­rat de peu­ples qui veu­lent vivre ensem­ble. Il n’y a pas de Fran­çais de sou­che, il n’y a qu’une France de métis­sage

Moi, je me demande bien ce qu’est un con­glo­mé­rat de peu­ples qui veu­lent vivre ensem­ble si ce n’est… un peu­ple, jus­te­ment. Sinon, ils ne veu­lent pas vivre ensem­ble, mais jux­ta­po­sés tout au plus.

Après tout, si on revient à la défi­ni­tion que Renan donne de la nation – vous savez, ce plé­bis­cite de tous les jours – l’exis­tence d’un peu­ple est quel­que peu auto-réa­li­sa­trice. C’est-à-dire qu’un peu­ple n’existe vrai­ment qu’à par­tir du moment où ceux qui le com­po­sent décla­rent qu’il existe et qu’ils lui appar­tien­nent, quel­les que soient par ailleurs les cau­ses de ce sen­ti­ment.

Donc, plu­sieurs peu­ples qui veu­lent vivre ensem­ble, cela fait bel et bien un peu­ple, par le fait même qu’ils veu­lent vivre ensem­ble ; et lors­que ce peu­ple se dote de pou­voirs poli­ti­ques, il forme une nation. La décla­ra­tion d’Éric Bes­son est par­fai­te­ment vide de sens !

À moins qu’il ait voulu sin­ger l’inci­pit de L’His­toire de France, publiée en 1924 par Jac­ques Bain­ville. Une hypo­thèse pas si ridi­cule…, mais je vous laisse alors mesu­rer la dif­fé­rence de style :

Il y a pro­ba­ble­ment des cen­tai­nes de siè­cles que l’Homme s’est répandu sur la terre. Au-delà de 2.500 ans, les ori­gi­nes de la France se per­dent dans les con­jec­tu­res et dans la nuit. Une vaste période téné­breuse pré­cède notre his­toire. Déjà, sur le sol de notre pays, des migra­tions et des con­quê­tes s’étaient suc­cédé, jusqu’au moment où les Gaëls et Gau­lois devin­rent les maî­tres, chas­sant les occu­pants qu’ils avaient trou­vés ou se mêlant à eux. Ces occu­pants étaient les Ligu­res et les Ibè­res, bruns et de sta­ture moyenne, qui cons­ti­tuent encore le fond de la popu­la­tion fran­çaise. La tra­di­tion des drui­des ensei­gnait qu’une par­tie des Gau­lois était indi­gène, l’autre venue du Nord et d’outre-Rhin, car le Rhin a tou­jours paru la limite des Gau­les. Ainsi, la fusion des races a com­mencé dès les âges pré­his­to­ri­ques. Le peu­ple fran­çais est un com­posé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation.

Où l’on note insi­dieu­se­ment qu’à cette épo­que, cer­tai­ne­ment recu­lée et bar­bare, où Bain­ville écrit, on n’a guère de mal à con­si­dé­rer que plu­sieurs peu­ples, voire plu­sieurs races, qui se mélan­gent peu­vent for­mer… une nation. Par quelle magie cela serait-il devenu impos­si­ble ?

dimanche, 8 novembre 2009

Carnet n°34 - L'identité nationale et son débat

Il serait dom­mage de dau­ber le « grand débat » lancé par Éric Bes­son sur l’iden­tité natio­nale au pré­texte qu’il n’y aurait là qu’une inci­dieuse manœu­vre élec­to­rale. Car il peut tou­jours en sor­tir des cho­ses inté­res­san­tes.

Comme d’habi­tude, ce genre d’exer­cice s’assor­tit tou­jours d’énor­mes âne­ries pro­fes­sées avec le plus grand des sérieux. Voyez cette entre­vue faite dans Le Monde par Jean-Fran­çois Bayart, un cher­cheur au CNRS : « Il n’y a pas d’iden­tité fran­çaise ». Pour lui, ce débat est nau­séa­bond, dans le genre d’il est encore fécond le ven­tre d’où sor­tit la bête immonde, etc. « Quand le poli­ti­que cher­che à s’empa­rer du social, et sin­gu­liè­re­ment de l’iden­ti­taire, le tota­li­ta­risme n’est jamais loin » écrit-il… Nous serions donc en grand dan­ger de rechute tota­li­taire ! Rien que ça. (Vous note­rez, au pas­sage, que c’est à cha­que fois le même tota­li­ta­risme qui est agité tel un spec­tre mena­çant : le tota­li­ta­risme brun ; quant à son cou­sin à la cou­leur aci­du­lée, le rouge, per­sonne n’y pense jamais…)

C’est amu­sant, aussi, de voir com­ment l’his­toire peut être réin­ter­pré­tée ad hoc. Ainsi, pour notre cher­cheur du CNRS, la IIIème Répu­bli­que aurait livré les juifs aux nazis durant l’Occu­pa­tion. Alors que le jour­na­liste lui fait remar­quer que la Répu­bli­que n’était plus, rem­pla­cée par le régime de Vichy, il rétor­que : « Je croyais avoir lu au lycée que le maré­chal Pétain avait reçu les pleins pou­voirs par un vote de la repré­sen­ta­tion natio­nale… Le dis­cours du Vel d’Hiv de Jac­ques Chi­rac en a fini avec cette fic­tion de la res­pon­sa­bi­lité du seul “Etat fran­çais” dans l’Holo­causte. C’est bel et bien une part de la Répu­bli­que qui a livré ses juifs aux nazis, comme elle avait accusé Drey­fus de tra­hi­son. » Autant que je me sou­vienne, les dépu­tes qui don­nè­rent les pleins pou­voirs à Pétain, ne le firent pas pour don­ner les Juifs, mais parce qu’ils voyaient en lui le vain­queur de Ver­dun, l’homme pro­vi­den­tiel capa­ble de diri­ger la France dans ces jour­nées tra­gi­ques d’une débâ­cle mili­taire sans pré­cé­dent. Ce que Pétain fit ensuite me sem­ble une autre his­toire : c’est de son pro­pre chef qu’il s’enga­gea dans la col­la­bo­ra­tion et ins­taura un sta­tut des Juifs, alors même que les Alle­mands n’en deman­daient rien.

C’est dom­mage, parce que l’entre­vue nous déli­vre de sages pré­ven­tions qu’un libé­ral ne rejet­te­rait pas : il est vrai que lais­ser l’État s’empa­rer d’une ques­tion aussi épi­neuse que celle de l’iden­tité natio­nale n’est pas ano­din, les hom­mes poli­ti­ques ayant la fâcheuse habi­tude de sou­vent pour­rir ce qu’ils tou­chent. Mais de là à affir­mer que l’iden­tité fran­çaise n’existe pas…

Cer­tes il n’est pas une seule et uni­que manière de se sen­tir fran­çais, cha­cun décline son appar­te­nance natio­nale à sa manière, selon son his­toire pro­pre, ses goûts, son édu­ca­tion, ses valeurs et ses ori­gi­nes cul­tu­rel­les. Cela ne veut pas dire qu’une telle iden­tité n’existe pas, tout comme il serait absurde de nier qu’un arbre ait un seul tronc au pré­texte qu’il a plu­sieurs bran­ches…

Je me suis alors amusé à un petit jeu. J’ai pris les objets qui incar­nent jusqu’à la cari­ca­ture l’iden­tité fran­çaise et je me suis demandé jusqu’à quel point ils m’étaient fami­liers :

- le béret : je n’en porte pas, n’en ai jamais porté et, j’espère, n’en por­te­rai jamais !

- la baguette de pain : j’en mange rare­ment, je suis adepte du pain com­plet,

- le cla­cos qui pue : j’en mange rare­ment, je ne suis pas très fro­mage en géné­ral (sauf le râpé sur les pâtes ou la pizza, c’est dire…),

- le litron de vin rouge : je n’aime pas le vin rouge, je pré­fère les vins blancs moel­leux et le cham­pa­gne.

Bref, je ne cor­res­pond pas fran­che­ment à la cari­ca­ture du fran­chouille, d’autant plus que je ne mange ni de cuis­ses de gre­nouille, ni d’escar­got au beurre… Cela ne m’empê­che pas, para­doxa­le­ment, de res­sen­tir une cer­taine proxi­mité affec­tueuse avec l’image du Fran­çais de base, le béret vissé sur la tête, la baguette coin­cée sous le bras et une bou­teille de rouge à la main. Je sais pour­tant bien qu’il ne s’agit là que d’une cari­ca­ture : qui a jamais ren­con­tré un tel Fran­çais ? Mais ce qu’il importe de com­pren­dre, c’est que cette cari­ca­ture vise moins à repré­sen­ter des per­son­nes qu’à dépein­dre, en la gros­sis­sant, une cul­ture. Et c’est parce que je suis fami­lier de cette cul­ture que je le suis aussi avec l’image qui la sym­bo­lise avec un humeur plus ou moins bien­veillant. Il ne me vien­drait jamais à l’idée de me dire citoyen du monde ou de l’Europe, car ces déno­mi­na­tions n’ont rien de con­cret pour moi.

À mon sens, ce débat a deux écueils :

- le ris­que du sim­plisme, à pren­dre dans les deux sens (l’iden­tité natio­nale n’existe pas vs il n’y a qu’une seule et uni­que manière d’être fran­çais),

- le détour­ne­ment du véri­ta­ble pro­blème, qui est le res­pect des lois (or, c’est bien les pro­blè­mes de délin­quance et d’insé­cu­rité en bonne par­tie lié aux pro­blè­mes de l’immi­gra­tion qui font se poser la ques­tion). Pour­tant, nul besoin de se sen­tir fran­çais pour res­pec­ter les lois com­mu­nes ; réci­pro­que­ment, croire qu’il suf­fise de se sen­tir fran­çais pour res­pec­ter les autres est gro­tes­que.

Autre­ment dit, à mon hum­ble avis, ce n’est pas le pro­blème des hom­mes poli­ti­ques de savoir ce que res­sen­tent les gens, libre à eux de se défi­nir ou non comme Fran­çais, et selon quel degré. En revan­che, il est du res­sort de l’État de faire res­pec­ter la loi, ce qu’il est pour­tant très loin de faire.

Voilà une ques­tion qui inté­res­se­rait cer­tai­ne­ment davan­tage le quo­ti­dien d’un plus grand tas de gens…

jeudi, 8 octobre 2009

Carnet n°32 - Quand la banquise du modèle social français craquelle...

Il y a quel­ques jours, je disais que le modèle social fran­çais avait le défaut nota­ble d’igno­rer ses catas­tro­phi­ques effets psy­cho­lo­gi­ques et moraux. Il est tout de même sidé­rant que les habi­tants d’un pays, qui se tar­gue d’être si pro­tec­teur, soient les proies d’une angoisse si grande qu’ils se sui­ci­dent plus qu’ailleurs, con­som­ment plus de psy­cho­tro­pes et aient régu­liè­re­ment plus peur de per­dre leur emploi que ces infor­tu­nés Bri­tan­ni­ques ou États-uniens livrés à la jun­gle ultra-néo­li­bé­rale !

Déci­dé­ment, au royaume du modèle-social-que-le-monde-nous-envie, il y a quel­que chose de fran­che­ment pourri.

Une telle réa­lité deve­nait de plus en plus dure à nier. Il fal­lait bien que la ban­quise cra­que un jour. C’est ce qui se passe avec la publi­ca­tion d’un ouvrage d’Éric Mau­rin, cher­cheur à l’EHESS qui ne mas­que pas son enga­ge­ment à gau­che. Dans La Peur du déclas­se­ment, il décrit bien les blo­ca­ges de la société fran­çaise.

En gros : depuis trente ans, les gou­ver­ne­ments de gau­che comme de droite ont pri­vi­lé­gié la pro­tec­tion de ceux qui avaient un emploi et un sta­tut, ne dis­tri­buant aux autres que des miet­tes pour les faire patien­ter. Ce fai­sant, ils ont blo­qué à ceux-ci l’accès aux avan­ta­ges de ceux qui pos­sé­daient un sta­tut, tout en ren­for­çant la crainte de ces der­niers de per­dre ce sta­tut et tou­tes les pro­tec­tions socia­les qui l’accom­pa­gnent.

Résul­tat, alors que les Fran­çais réel­le­ment vic­time de déchéance sociale font une goutte d’eau (1% de la popu­la­tion active dit Éric Mau­rin), la peur du déclas­se­ment, elle, est vive. Cerise sur le gâteau, ceux qui ont dû jouer des cou­des pour se faire une place au soleil ris­quent de refu­ser toute réforme qui anni­hi­le­rait le fruit de leurs efforts. Voilà pour­quoi la France est si dif­fi­cile à réfor­mer…

Pour une per­sonne rom­pue à l’ana­lyse libé­rale de la société fran­çaise, il n’y a rien de bien extra­or­di­naire dans ces décou­ver­tes. Ce qui est plus frap­pant, c’est qu’un cher­cheur de gau­che le dise.

Deux arti­cles du Monde pour appro­fon­dir :
- Luc Bron­ner et Fran­çoise Fres­soz, « Ces peurs bien fran­çai­ses qui para­ly­sent la société », 07/10/09,
- Pro­pos recueillis par Luc Bron­ner et Cathe­rine Rol­lot, « Eric Mau­rin : “Toute réforme sera per­çue comme une remise en cause d’un sta­tut acquis” », 07/10/09.

dimanche, 20 septembre 2009

Carnet n°28 - Les cuistres de la langue suite

Voici une vidéo de Fran­çois de Clo­sets à l’émis­sion de Ruquier d’hier, On n’est pas cou­ché, face aux cri­ti­ques de Naul­leau et Zem­mour.

Je ne sais pas pour vous, mais je le trouve assez puant, ce Fran­çois de Clo­sets. Je ne l’avais jamais entendu par­ler, et je le trouve très suf­fi­sant… Quant à Ruquier, je l’ai trouvé par­ti­cu­liè­re­ment aga­çant, sur­tout vers la fin de l’entre­tien, il pol­lue véri­ta­ble­ment le débat entre Zem­mour et l’invité.

Quoiqu’il en soit, c’est assez éton­nant que de Clo­sets ne s’aper­çoive pas de quel­ques con­tra­dic­tions dans son dis­cours. Ainsi, au début, il dit que cela fait 20 ans que l’ortho­gra­phe des élè­ves et étu­diants se dégrade en France. Puis il impute cette évo­lu­tion aux SMS et à inter­net… Pour­tant, pour autant que je sache, cela ne fait pas 20 ans qu’exis­tent les por­ta­bles et inter­net. Même devrait-on dire que la baisse du niveau en fran­çais est plus ancienne encore. La cause est donc clai­re­ment autre part, comme le sug­gère Zem­mour, bien qu’il se trompe sur l’ori­gine de l’écri­ture SMS.

De Clo­sets, en revan­che, vise juste lorsqu’il expli­que que l’écri­ture SMS pro­vient de la situa­tion cor­res­pon­dante d’écri­ture. Le tchat impose rapi­dité et flui­dité, les tex­tos exi­gent aussi de la célé­rité. Écrire sur un cla­vier n’est pas non plus évi­dent, sur­tout lorsqu’il est petit comme celui d’un télé­phone por­ta­ble. Mais si le regis­tre d’écri­ture SMS est accep­ta­ble dans un tchat ou dans un texto, c’est-à-dire dans une situa­tion de con­ver­sa­tion écrite, pour­quoi devrait-il être géné­ra­lisé aux autres situa­tions d’écri­ture ? Par exem­ple, on trouve nor­mal que des lycéens et des étu­diants pren­nent des notes en cours. Or pren­dre des notes, c’est abré­ger des mots, en rem­pla­cer cer­tains par des signes, voire c’est écrire pho­né­ti­que­ment. Le but est clai­re­ment d’aller vite et per­sonne ne s’en offus­que. Pour autant, il est exclu que les mêmes lycéens et étu­diants écri­vent ainsi dans leurs devoirs notés… De même qu’il existe plu­sieurs regis­tres de lan­gues, il existe aussi plu­sieurs regis­tres d’écri­ture, cha­que regis­tre cor­res­pon­dant à un usage et à une situa­tion spé­ci­fi­ques

Pour finir, je n’ai pas trouvé de Clo­sets très clair à pro­pos de la réforme de l’ortho­gra­phe. Il sem­ble dire qu’il faut appli­quer celle de 1990, mais qu’il serait hors de pro­pos d’en faire une nou­velle. Aussi pré­cise-t-il très clai­re­ment s’oppo­ser à toute nou­velle réforme. Mais alors qu’entend-il exac­te­ment par maî­tri­ser la nou­velle écri­ture SMS sans pour autant l’accep­ter telle qu’elle vient ? Et c’est bien beau les cor­rec­teurs ortho­gra­phi­ques, mais ils ne sont pas tou­jours fia­bles et exi­gent par­fois des arbi­tra­ges de la part de celui qui écrit…

Carnets n°27 - Les cuistres de la langue

Quand j’étais élève, j’étais extrê­me­ment mau­vais en ortho­gra­phe. Et en gram­maire éga­le­ment. À l’école pri­maire, j’avais tou­jours zéro aux dic­tées et mes rédac­tions étaient bour­rées de fau­tes. Je ne nie pas que c’était une situa­tion très incon­for­ta­ble et quel­que peu angois­sante. Sur­tout que je ne com­pre­nais pas pour­quoi je fai­sais autant de fau­tes ; mes parents m’ont donné des cours de fran­çais dont l’effi­ca­cité fut assez limi­tée, pour­tant je com­pre­nais les règles et j’appre­nais mes leçons… Rien n’y fai­sait, je res­tais une nul­lité ortho­gra­phi­que.

Je me sou­viens même d’une anec­dote de ter­mi­nale. Mon pro­fes­seur d’his­toire-géo­gra­phie en avait tel­le­ment marre de me voir écrire not­ta­ment qu’elle avait fini par bar­bouiller de rouge une nième occur­rence de la faute, avec pour com­men­taire, écrit en gros­ses let­tres rou­ges exas­pé­rées : « J’EN AI ASSEZ DE COR­RI­GER LA MÊME FAUTE À CHA­QUE FOIS : NOTAM­MENT ! ! ! ».

Effi­cace, car à par­tir de ce jour, je n’ai plus jamais fait cette faute – mais les autres si, mal­heu­reu­se­ment…

Ce n’est qu’en pré­pa­rant le CAPES et l’agré­ga­tion que j’ai peu à peu réglé ce pro­blème ; il était hors de ques­tion que je fasse autant de fau­tes au tableau ou sur les copies d’élè­ves, ques­tion d’être pro­fes­sion­nel et d’avoir un mini­mum d’hon­neur. Il m’arrive bien par­fois de chu­ter, mais par inad­ver­tance, lors­que je suis fati­gué ou décon­cen­tré, rien à voir avec l’héca­tombe sys­té­ma­ti­que du passé. (Je con­fesse tou­te­fois que la fré­quen­ta­tion des copies d’élè­ves est loin de m’aider à main­te­nir mon niveau si dif­fi­ci­le­ment atteint.)

Alors quand je lis qu’une per­sonne aussi intel­li­gente et cul­ti­vée que Fran­çois de Clo­sets relance le débat éculé sur la com­pli­ca­tion du fran­çais, les bras m’en tom­bent. Si moi, qui fus si nul, j’ai pu appren­dre à écrire cor­rec­te­ment, alors tout le monde peut le faire, excep­tés cer­tains cas par­ti­cu­liers de dys­lexie ou de dysor­tho­gra­phie avé­rés.

Comme l’ont dit cer­tains com­men­ta­teurs, il est nor­mal qu’une lan­gue évo­lue. Encore faut-il que son évo­lu­tion se fasse d’elle-même, comme natu­rel­le­ment, et non parce que nous cons­ta­tons qu’une frac­tion pro­pre­ment effrayante d’élè­ves est inca­pa­ble d’écrire cor­rec­te­ment fran­çais. C’est un peu cas­ser le ther­mo­mè­tre pour mas­quer la fiè­vre… C’est déri­soire, ridi­cule et mal­hon­nête – mais c’est l’habi­tude de ce pays, main­te­nant depuis plu­sieurs années, de se voi­ler la face plu­tôt que d’avoir du cou­rage et de la déter­mi­na­tion.

Et si, d’aven­ture, nous réfor­mions véri­ta­ble­ment l’écri­ture du fran­çais, pour col­ler aux nou­vel­les modes du SMS et de MSN, comme cer­tains sem­blent par­fois le dési­rer secrè­te­ment, com­ment les élè­ves à venir pour­raient-ils com­pren­dre les œuvres lit­té­rai­res du passé ? Fau­dra-t-il réé­crire tous les chefs-d’œuvres, tous les docu­ments his­to­ri­ques, jour­na­lis­ti­ques et autres ? Ver­rait-on la cou­pure cul­tu­relle et his­to­ri­que qu’entraî­ne­rait le fait de trans­for­mer le fran­çais en une lan­gue par­fai­te­ment étran­gère aux Fran­çais eux-mêmes, ce non pas en l’espace de plu­sieurs siè­cles mais de quel­ques années seu­le­ment ? Cela fait froid dans le dos, tout de même !

samedi, 18 avril 2009

Carnet n°18 - De l'utilité de l'Eglise et du pape

Franck Boi­zard exprime avec plus de clarté que je ne le ferai jamais la grande uti­lité que revê­tent le pape et son Église. Je ne suis pas catho­li­que, je n’ai jamais suivi le caté­chisme, je ne suis même pas bap­tisé… Cer­tes, je suis déiste. Je con­fesse que mon Dieu, cul­ture oblige, prend des traits très sem­bla­bles au Christ. C’est que je ne me suis jamais mis en peine de cher­cher ailleurs d’autres repré­sen­ta­tions du divin ; pour­quoi le ferai-je, au demeu­rant, ne s’agis­sant que de repré­sen­ta­tion ?

Tout cela ne fait pas de moi un catho­li­que, pas même de loin. J’ai néan­moins beau­coup de res­pect pour l’ins­ti­tu­tion ecclé­siale, nonobs­tant tous ses défauts ; j’admire une archi­tec­ture aussi ancienne, qui a tra­versé les âges comme les cathé­dra­les et je cède à l’idée qu’une telle lon­gé­vité n’est pas inno­cente quant aux qua­li­tés de l’édi­fice, des hom­mes qui l’ont bâti et des hom­mes qui l’entre­tien­nent encore. L’His­toire ensei­gne d’ailleurs com­bien l’Église fit œuvre de civi­li­sa­tion, par exem­ple en des temps de gra­ves bou­le­ver­se­ments comme la chute de l’Empire romain et de l’Empire caro­lin­gien. Ce n’est pas rien, notre temps pré­sent lui doit beau­coup.

Même si je ne les par­tage pas tou­tes, je sais gré à l’Église d’avoir gardé ses valeurs. C’est impor­tant que des for­ces con­trai­res s’oppo­sent au pro­gres­sisme dévoyé qui domine l’air du temps. J’écris dévoyé car le pro­gres­sisme pour moi dési­gne une réa­lité fort modeste ; l’amé­lio­ra­tion des arts des scien­ces et des savoirs, voilà le Pro­grès. Le pro­gres­sisme con­siste à encou­ra­ger cette per­fec­tion si essen­tielle à l’homme, qui l’élève, le civi­lise, fait de lui cet être si par­ti­cu­lier dans la Créa­tion. Bien entendu, cette per­fec­tion s’accom­pa­gne iné­vi­ta­ble­ment d’une amé­lio­ra­tion maté­rielle des con­di­tions d’exis­tence d’une huma­nité dont le bon­heur m’appa­raît comme l’aune à laquelle juger l’avan­cée des arts, des scien­ces et des savoirs.

De tout cela on voit que le pro­grès n’est pas pour moi l’exten­sion indé­fi­nie de droits, récla­mée par des armées d’oisillons pré­ten­tieux et fats. Comme l’écrit Franck Boi­zard, l’Église rap­pelle l’exis­tence d’inter­dits, de limi­tes, de nor­mes ; elle est une figure de l’auto­rité pater­nelle. Ce fai­sant, elle est fon­da­men­ta­le­ment anti­pro­gres­siste, et c’est ce qui fait qu’elle tient une place si stra­té­gi­que et si expo­sée. On peut être en désac­cord sur la nature des limi­tes qu’elle pose. Per­son­nel­le­ment, je ne per­çois pas le vaga­bon­dage sexuel comme un pêché, par exem­ple. Il ne m’est pas même répré­hen­si­ble, d’un point de vue moral, tant que tou­tes les par­ties s’accor­dent. La rigueur de l’Église sur cette ques­tion ne me cho­que tou­te­fois pas : pour­quoi devrait-on ne lais­ser la parole qu’aux queu­tards débri­dés ? Croît-on vrai­ment qu’une anti­que ins­ti­tu­tion n’a rien à nous ensei­gner sur nous-mêmes ?

Para­doxa­le­ment, bien que son influence se soit effon­drée dans cette Europe qu’elle a tant con­tri­bué à façon­ner, l’Église reste symp­to­ma­ti­que de l’évo­lu­tion de nos socié­tés.L’hos­ti­lité bor­née dont elle est la cible tra­hit l’épo­que : son rejet du passé, des tra­di­tions, des nor­mes, des auto­ri­tés, son goût pour un pré­sent érigé en absolu, pour la trans­gres­sion sans ris­que et la faci­lité.

jeudi, 12 mars 2009

Carnet n°2 - La République islamique d'Iran peut-elle servir de modèle aux libéraux ?

En voilà une question bien étrange ! La République d'Iran, ses mollahs, ses éructations antisémites, son rigorisme religieux, son soutien au terrorisme... autant d'attractions à faire fuir plus d'un touriste, même non libéral. Mais ne nous désarçonnons pas et voyons de quoi il retourne.

Cette interrogation m'est venue en réfléchissant sur un passage du dernier livre de Mathieu Laine, Postpolitique. À la page 266, l'auteur écrit :


Hayek expose enfin les principes d'une réforme constitutionnelle qui permettrait d'établir, et d'améliorer en permanence, les règles de juste conduite les mieux susceptibles de déterminer un jeu social juste et optimalement efficient. C'est la fameuse théorie de la « démarchie », expression équivalente à « démocratie libérale ». Elle désigne le pouvoir du peuple de poser des ordonnances ou des règles. [...] L'État a pour fonction de faire respecter des règles qui correspondent intimement aux principes de justice dont l'opinion du peuple est l'ultime garant. Voilà pourquoi l'État doit, tout à la fois, être une démocratie (le peuple, en effet, doit être l'autorité souveraine dans l'État, où il ne doit pas y avoir de pouvoir qui lui soit supérieur) et être une démocratie libérale, où, si le peuple est souverain, la souveraineté dont il dispose n'est pas illimitée, mais s'arrête là où commencent la sphère privée et les libertés individuelles.


Je trouve cet extrait parfaitement intéressant. Il me semble toutefois y avoir une contradiction. Si la démarchie doit à la fois être libérale et démocratique, et qu'aucune autorité ne doit surpasser celle du peuple, alors comment garantir que ce dernier arrêtera sa souveraineté « là où commencent la sphère privée et les libertés individuelles » ? Ou, pour le dire autrement et plus fameusement, quis custodiet ipsos custodes ?

Je n'ai pas lu l'ouvrage de Hayek (Droit, législation et liberté) ; le seul ouvrage que j'ai lu de lui, La Route de la servitude, m'est tombé des mains : je n'aime pas du tout le style de l'auteur... Je ne sais pas non plus si le résumé qu'en fait Mathieu Laine est exact et assez précis. Mais il me semble qu'on ne peut attendre du peuple qu'il soit spontanément libéral, en tout cas pas sur la durée et avec constance, même s'il avait généralement intérêt à l'être. Aussi faut-il, du moins le crois-je, une autorité supérieure qui vienne contrarier la souveraineté du peuple jusque dans le fonctionnement même des institutions.

C'est ici qu'entre en scène la République islamique d'Iran.

En tant que République, l'Iran laisse part au jeu démocratique. Par exemple, le président de la République est élu au suffrage universel direct. Le président détient le pouvoir exécutif et dirige un cabinet composé de plusieurs ministres. Le pouvoir législatif appartient à un parlement de 290 députés élus tous les 4 ans, lui aussi au suffrage universel. Cette rapide description ne laisse voir que peu de différences avec un régime comme la Vème République.

Mais ces institutions démocratiques sont encadrées par d'autres institutions, théocratiques et islamiques. Le Conseil des Gardiens de la Constitution contrôle ainsi le parlement en approuvant ou non les résolutions que celui-ci se propose d'adopter. Un Conseil de Discernement tranche en cas de litige irrésolu entre l'assemblée et le Conseil des Gardiens.

Sans doute le Guide suprême de la Révolution, ou Rahbar, est celui qui symbolise le mieux la mise sous tutelle de la démocratie iranienne. Il est nommé pour une durée indéterminée par l'Assemblée des Experts. Cette assemblée se compose de 86 membres religieux élus pour 8 ans au suffrage universel direct. C'est lui le véritable maître de l'Iran. Il est par exemple le chef des armées, il nomme aux plus hautes responsabilités civiles, militaires et judiciaires, c'est lui qui tranche les problèmes qui n'ont pu être résolus de manière habituelle, etc.

Au final, la République iranienne parait comme un savant mélange d'institutions élues et non-élues, où la voix des urnes est tempérée tout en s'exprimant. On peut résumer la complexité de la chose par ce schéma. Dans ce pays, donc, la démocratie s'enchasse dans une gaine censée garantir le respect des valeurs fondamentales de l'État issu de la Révolution de 1979. Le peuple peut voter, mais sans percer cette gaine.

La question est simple : pourrait-on s'inspirer de ce modèle pour élaborer une République libérale comme il y a une République islamique en Iran ? Faussement simple, en réalité, car elle en appelle d'autres. Est-il seulement possible d'utiliser le libéralisme de cette manière ? N'est-ce pas contradictoire? Un tel échafaudage a-t-il seulement une seule chance d'être stable sur la très longue durée et d'assurer aux individus une protection réelle de leurs droits ? Ou faut-il admettre que l'anarcho-capitalisme est le seul garant possible de ces droits ?

Illustration :
La tour Azadi, ou tour de la Liberté. Construite à Téhéran en 1971 pour le 2 500ème anniversaire de l'Empire perse, elle fut d'abord nommée la tour de Shahyad, c'est-à-dire la tour du Souvenir des Shah. La Révolution de 1979 lui donna son nom actuel. Haute de 45 mètres et recouverte de 25 000 plaques de marbre d'Ispahan, elle trône au beau milieu d'une immense place, faite de fontaines et de parterres d'herbe. Son architecte, Hossein Amanat, n'avait que 24 ans lorsqu'il remporta le concours...