Carnets libéraux

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samedi, 25 avril 2009

Carnet n°21 - Faut-il jeter la nation aux orties ?


Claude Monet, Rue Mon­tor­gueil, 1878.

Cette pein­ture impres­sion­niste de Monet con­vient par­fai­te­ment au sujet de ce billet qui, vous l’aurez com­pris à la lec­ture du titre, par­lera de la nation et de l’iden­tité natio­nale. Il sied bien plus que le tableau par­fai­te­ment con­tem­po­rain d’Édouard Manet, La Rue Mos­nier aux dra­peaux, qui porte sur le même évè­ne­ment : la clô­ture de l’expo­si­tion uni­ver­selle orga­ni­sée par la France en 1878. On verra aisé­ment que ce tableau plus dépouillé et mélan­co­li­que que celui de Monet, n’est pas à même d’illus­trer l’idée cen­trale de ce billet.

L’idée natio­nale, aujourd’hui, est une ban­nière en berne. À tel point que dans de nom­breux milieux intel­lec­tuels et asso­cia­tifs, il est devenu sus­pect de par­ler d’iden­tité natio­nale ; oser affir­mer l’exis­tence d’une pareille iden­tité serait mar­cher sur les pavés escar­pés du natio­na­lisme, de la xéno­pho­bie et du racisme vers l’enfer de la haine et de la guerre ; la nation serait l’anti-cham­bre iné­vi­ta­ble du natio­na­lisme mala­dif que l’on voit promu par tous les Le Pen de France…

C’est le cons­tat que dres­sent Daniel Lefeu­vre et Michel Renard dans un petit livre bien docu­menté, Faut-il avoir honte de l’iden­tité natio­nale ?, publié dans la col­lec­tion « À dire vrai » diri­gée par Jac­ques Mar­seille chez Larousse. Les deux auteurs scru­tent cette aver­sion pour la nation et la démon­tent point par point, mon­trant avec éclat que la fierté d’être Fran­çais n’est en rien un replie­ment sur soi, ni un mépris affi­ché des iden­ti­tés natio­na­les étran­gè­res.

Les deux auteurs refon­dent dans le temps l’iden­tité natio­nale. Loin d’être une inven­tion récente de la fin du XVIIIème s., du moins en France, l’iden­tité natio­nale plonge ses raci­nes dans le Moyen Âge. Un évè­ne­ment en par­ti­cu­lier, la guerre de Cent Ans, mar­que clai­re­ment l’émer­gence d’une iden­tité fran­çaise qui se veut dis­tincte de l’Angle­terre et qui s’oppose au seul prin­cipe d’obéis­sance dynas­ti­que, qui aurait exigé la sou­mis­sion aux Anglais. Or, les éli­tes poli­ti­ques et socia­les du royaume, comme le peu­ple lui-même, rejet­tent très lar­ge­ment la domi­na­tion anglaise au motif d’une iden­tité com­mune bafouée par l’enva­his­seur. Si, au moment de l’extinc­tion des Capé­tiens directs, les barons fran­çais écar­tè­rent la can­di­da­ture du roi d’Angle­terre, c’est parce qu’il était étran­ger ; durant l’occu­pa­tion anglaise, nom­breux les pay­sans qui pri­rent les armes pour lui résis­ter, si bien que 90% des exé­cu­tés par les Anglais furent des pay­sans de toute con­di­tion ; ceux qui col­la­bo­raient avec les Anglais furent dénon­cés comme des Fran­çais reniés, par oppo­si­tion aux bons Fran­çais qui, eux, leur résis­taient. La guerre de Cent Ans est donc l’avè­ne­ment, dès les XIVème-XVème s., d’une cons­cience natio­nale en France que l’on aurait tort de croire vivante uni­que­ment dans les hau­tes sphè­res édu­quées et poli­ti­sées de la société.

Chose ancienne, l’iden­tité natio­nale n’est pas chose hon­teuse. Les auteurs relè­vent le piquant para­doxe que, sou­vent, ceux qui en France con­tes­tent l’iden­tité natio­nale le font au nom d’iden­ti­tés natio­na­les étran­gè­res. Ces iden­ti­tés natio­na­les-là cho­quent bien moins leur cons­cience, pour­quoi ce qui sem­ble natu­rel dans d’autres pays, en par­ti­cu­lier les ancien­nes colo­nies, serait-il inad­mis­si­ble en France ? C’est bien une cri­ti­que de la repen­tance qu’il faut faire ici, et qu’a déjà faite Daniel Lefeu­vre dans un autre ouvrage, Pour en finir avec la repen­tance colo­niale.

En sui­vant pas à pas la cons­truc­tion de l’iden­tité natio­nale fran­çaise, en pas­sant par sa cris­tal­li­sa­tion durant la Révo­lu­tion de 1789, et jusqu’à la défi­ni­tion lumi­neuse don­née par Ernest Renan dans sa con­fé­rence à la Sor­bonne en 1882, le livre mon­tre que cette cons­truc­tion n’a rien d’anti-huma­niste. Au con­traire même, l’iden­tité natio­nale fran­çaise se cons­truit sur des valeurs uni­ver­sa­lis­tes, si bien que Mau­rice Agul­hon a pu écrire que la France est ce pays qui eut l’uni­ver­sel en son par­ti­cu­lier. En d’autres ter­mes, défen­dre cette iden­tité natio­nale, c’est défen­dre les valeurs huma­nis­tes et libé­ra­les de 1789 ; de quoi pour­rait-on avoir honte, en effet ? Les auteurs ont bien rai­son de rap­pe­ler que le patrio­tisme fut tout autant de gau­che que de droite, des gens si peu sus­pects d’extré­misme comme Vic­tor Hugo et Jean Jau­rès n’avaient pas honte de se dire Fran­çais. Même un Paul Dérou­lède se défiait du mot « natio­na­lisme » et reje­tait, au sein de la Ligue des Patrio­tes qu’il avait fondé avec d’autres en 1882, et à laquelle avaient adhéré des per­son­na­li­tés d’hori­zons dif­fé­rents, toute réfé­rence à l’anti­sé­mi­tisme. Comme le mon­tre le livre, que ce soit en 1848 ou dans les années 1880, les patrio­tes répu­bli­cains ont tou­jours eu claire cons­cience de la limite à ne pas faire fran­chir au natio­na­lisme, le tem­pé­rant tou­jours par un uni­ver­sa­lisme qu’ils con­ce­vaient plus comme une con­ti­nuité de l’appar­te­nance natio­nale que comme une force anta­go­niste. Ils firent donc la démons­tra­tion que l’on peut faire l’expé­rience d’un patrio­tisme ouvert.

À pro­pos de Jean Jau­rès, Lefeu­vre et Renard relè­vent une erreur pour le moins cocasse d’un con­temp­teur de l’idée natio­nale. Blaise Wil­fert-Por­tal, dans un livre dénon­çant Sar­kozy, Com­ment Nico­las Sar­kozy écrit l’his­toire de France, cite Jau­rès en ces ter­mes : « la nation porte la guerre en son sein comme la nuée porte l’orage. » Or, la cita­tion prê­tée à l’illus­tre socia­liste est : « le capi­ta­lisme porte la guerre en son sein comme la nuée porte l’orage » ; la véri­ta­ble phrase, pro­non­cée en 1907 à l’Assem­blée natio­nale, étant, comme sou­vent avec les mots d’his­toire, un peu dif­fé­rente et plus lon­gue : « Tou­jours votre société vio­lente et chao­ti­que, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’appa­rent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dor­mante porte l’orage. » Cette erreur en dit long sur l’état de con­fu­sion intel­lec­tuelle de ceux qui, con­tre toute évi­dence his­to­ri­que, ins­trui­sent un pro­cès à charge con­tre l’iden­tité natio­nale – la dénon­cia­tion de la Mar­seillaise comme chant raciste en est un autre exem­ple.

On objec­tera le natio­na­lisme de Bar­rès et de Maur­ras, ainsi que l’écla­te­ment de la Grande Guerre. Mais le livre fait litière de ces accu­sa­tions. La pous­sée natio­na­liste de la fin du XIXème s. se nour­rit plus des imper­fec­tions ins­ti­tu­tion­nel­les de la IIIème Répu­bli­que que de l’iden­tité natio­nale. Mau­rice Bar­rès fait pas­ser une foule de préoc­cu­pa­tions socia­les avant de s’inté­res­ser à la nation et de lui don­ner sa fameuse défi­ni­tion : la terre et les morts. Maur­ras, quant à lui, s’atta­que bien en pre­mier lieu à la Répu­bli­que, pour lui pré­fé­rer la monar­chie ; c’est la haine de la Répu­bli­que qui nour­rit son natio­na­lisme xéno­phobe et anti­sé­mite, non pas la sim­ple iden­tité natio­nale fran­çaise – les auteurs auraient pu ajou­ter que tous les mem­bres de l’Action fran­çaise n’étaient pas anti­sé­mi­tes, comme Jac­ques Bain­ville.

Enfin, con­cer­nant l’écla­te­ment de la Grande Guerre, les auteurs rap­por­tent que les peu­ples, en 1914, ne dési­raient pas la guerre. Sans doute la cons­cience natio­nale expli­que-t-elle l’accep­ta­tion déter­mi­née du con­flit, mais tout autant que l’impres­sion d’être injus­te­ment agressé par l’ennemi, sen­ti­ment assez extra­or­di­nai­re­ment res­senti par tous les peu­ples bel­li­gé­rants. Les auteurs sug­gè­rent aussi que si la France tint sur la Marne en 1914, alors qu’elle s’effon­drait en juin 1940, c’est grâce à une solide foi natio­nale qui fut per­due par la suite.

J’arrête ici le recen­sion de l’ouvrage, bien qu’il y ait beau­coup à dire encore. Je me pose beau­coup la ques­tion de la con­ci­lia­tion de mon libé­ra­lisme avec l’iden­tité natio­nale de mon pays. J’acquiesce au livre de Lefeu­vre et Renard car il me sem­ble plus juste intel­lec­tuel­le­ment que les sour­des menées décons­truc­tri­ces des repen­tants. Je fré­mis aussi au modèle de société qu’ils veu­lent voir triom­pher : le mul­ti­cul­tu­ra­lisme ne m’ins­pire rien de bon. J’ai bien cons­cience, éga­le­ment, de l’impor­tance de l’idée natio­nale pour l’assi­mi­la­tion la plus par­faite des immi­grés. Mais faut-il aller plus loin ? Être fier de son iden­tité fran­çaise ne fait pas d’une per­sonne un affreux xéno­phobe rem­pli de haine. C’est sans ris­que exces­sif que l’appar­te­nance natio­nale peut être célé­brée comme une fête, c’est une lubie de l’esprit que de croire le con­traire. Pour ce qui me con­cerne tou­te­fois, à titre stric­te­ment per­son­nel, je ne sais si je peux, en toute cohé­rence et dans quelle mesure, faire coha­bi­ter cette fierté natio­nale avec un libé­ra­lisme qui tend à con­fi­ner à l’anar­chisme.

lundi, 20 avril 2009

Carnet n°19 - L'école à l'endroit

Bri­ghelli m’agace. Il est tou­jours là à repro­cher aux libé­raux ce dont ils ne sont pas cou­pa­bles. La des­truc­tion de l’école, ce n’est pas le libé­ra­lisme qui en est res­pon­sa­ble. Les libé­raux, du moins ceux qui sont suf­fi­sam­ment cohé­rents avec eux-mêmes, n’aiment pas Mai 68. Com­ment pour­raient-ils aimer un mou­ve­ment porté par leur ennemi mor­tel ? Or, ce sont bien les âne­ries soixante-hui­tar­des qui, en bonne par­tie, ont défait l’école.

Je trouve d’autant plus étrange cette obses­sion anti­li­bé­rale que des auteurs, libé­raux notoi­res, comme Phi­lippe Némo, tirent des cons­tats très pro­ches de celui de Bri­ghelli. Con­cer­nant Phi­lippe Némo, il suf­fit de lire Le Chaos péda­go­gi­que pour voir une dénon­cia­tion rai­son­née et impla­ca­ble des idio­ties fai­tes à l’Édu­ca­tion natio­nale en matière de pro­gramme sco­laire.

Bri­ghelli m’agace, donc. Cela ne m’empê­che pas de lire régu­liè­re­ment son blog ; il se trompe de cou­pa­ble, mais son diag­nos­tic est bon, il n’est donc pas mau­vais de lire ce qu’il a à écrire. Grâce à lui, d’ailleurs, je viens de ter­mi­ner un livre remar­qua­ble.

C’est un ouvrage super­be­ment écrit ; son com­men­ce­ment, d’une tona­lité toute prous­tienne qui vous con­vainc, si cela était à faire, que, déci­dé­ment oui, les plus beaux para­dis sont tou­jours ceux que l’on a per­dus, vous donne immé­dia­te­ment le ton de l’ouvrage. Vous sai­sis­sez d’emblée qu’il ne sera pas ques­tion de long déve­lop­pe­ments ari­des et fas­ti­dieux, mais d’agréa­bles évo­ca­tions qui ne cède­ront rien de leur clarté ni de leur impla­ca­bi­lité.

Ce livre est cons­truit comme une suc­ces­sion de cour­tes leçons de chose, comme il y en avait autre­fois, qui mon­trent com­ment l’auteur fait classe, qui font com­pren­dre pour­quoi il fait ainsi et pour­quoi il faut qu’il soit fait ainsi. De nom­breux et courts cha­pi­tres, dont cer­tains filent par­fois un même thème, évo­quent les dif­fi­cul­tés, les exi­gen­ces, mais aussi les beau­tés du métier d’ins­ti­tu­teur. On pour­rait crain­dre qu’une orga­ni­sa­tion aussi mor­ce­lée nuise à la com­pré­hen­sion, il n’en est rien. Au con­traire même, cha­que cha­pi­tre est une leçon : celle que le maî­tre fait à ses élè­ves, celle qu’il fait au lec­teur. L’auteur écrit quel­que part qu’expli­quer est son métier ; à la lec­ture de son livre, ne dou­tons pas de sa capa­cité à le faire. Voilà ce que c’est que d’être vrai­ment un ins­ti­tu­teur, un ins­ti­tu­teur qui apprend à lire et à écrire, à comp­ter et à con­ju­guer, à rédi­ger et à rai­son­ner.

Point besoin de lon­gues char­ges con­tre le péda­go­gisme moderne ; l’exem­ple parle de lui-même. Ces cha­pi­tres sont comme des peti­tes para­bo­les, mais dont l’auteur donne toute de même la clef en com­men­tant rapi­de­ment le désas­tre des métho­des moder­nes d’ensei­gne­ment. Ce détour est magni­fi­que car, en même temps qu’il donne à com­pren­dre, il mon­tre toute la bien­veillance que l’auteur a pour ses élè­ves, cette forme d’amour que tout pro­fes­seur doit avoir pour ses élè­ves, et qui est un amour très dif­fi­cile.

Dif­fi­cile car il ne mas­que rien des exi­gen­ces qu’il faut avoir. Oui, ensei­gner, c’est faire tra­vailler. L’auteur le répète assez. Oui, ensei­gner, c’est trans­met­tre un savoir, une cul­ture. Il le dit encore et encore. Oui, ensei­gner, c’est noter. Il le dit aussi avec force. Oui, ensei­gner, c’est impo­ser rigueur et dis­ci­pline. Cela, éga­le­ment, il le clame sans ces­ser. Impo­ser une dif­fi­culté à l’élève, mais une dif­fi­culté adap­tée et, bien enten­due, gui­dée, c’est le res­pec­ter, c’est faire le pari de son intel­li­gence et de sa capa­cité à la sur­mon­ter. Ce n’est pas le trau­ma­ti­ser, con­trai­re­ment à ce que cer­tains veu­lent faire croire ; l’école n’est pas, ne peut pas être, un cen­tre aéré. C’est un lieu d’effort et de tra­vail, mais les élè­ves l’appré­cient, lors­que cela et bien fait, car ils sen­tent con­fu­sé­ment le béné­fice de ce qui parle à leur intel­li­gence.

Aussi, la bien­veillance du pro­fes­seur ne doit-elle jamais per­dre de vue son but ultime, l’inté­rêt de l’élève. Pour cela, il faut accep­ter de n’être pas tou­jours agréa­ble, c’est aussi une rigueur pour soi-même, une rigueur que l’auteur con­fesse ne pas tou­jours res­pec­ter. Comme je le com­prends, je con­nais la même réa­lité.

Cette bien­veillance de l’ins­ti­tu­teur péné­tré de l’impor­tance de sa mis­sion, qui trans­pire à tra­vers cha­que phrase, cha­que mot, cha­que let­tre, rend ce livre très émou­vant. Elle par­ti­cipe de sa beauté, et cette beauté par­ti­cipe de sa clarté. C’est une sen­sa­tion assez extra­or­di­naire ! Le livre lui-même, fina­le­ment, est une magis­trale leçon : la maî­trise de la lan­gue est la maî­trise du rai­son­ne­ment. Si l’on n’apprend pas à lire et à écrire comme il se doit, alors on hérite d’une pen­sée infirme, à l’inverse… regar­dez ce livre !

Ce livre, qui a la beauté de l’évi­dence, il serait impos­si­ble d’en par­ler. Il faut l’avoir lu. Lisez-le donc : Marc Le Bris, Bon­heur d’école, Jean-Claude Gaw­se­witch.