Claude Monet, Rue Montorgueil, 1878.
Cette peinture impressionniste de Monet convient parfaitement au sujet de ce billet qui, vous l’aurez compris à la lecture du titre, parlera de la nation et de l’identité nationale. Il sied bien plus que le tableau parfaitement contemporain d’Édouard Manet, La Rue Mosnier aux drapeaux, qui porte sur le même évènement : la clôture de l’exposition universelle organisée par la France en 1878. On verra aisément que ce tableau plus dépouillé et mélancolique que celui de Monet, n’est pas à même d’illustrer l’idée centrale de ce billet.
L’idée nationale, aujourd’hui, est une bannière en berne. À tel point que dans de nombreux milieux intellectuels et associatifs, il est devenu suspect de parler d’identité nationale ; oser affirmer l’existence d’une pareille identité serait marcher sur les pavés escarpés du nationalisme, de la xénophobie et du racisme vers l’enfer de la haine et de la guerre ; la nation serait l’anti-chambre inévitable du nationalisme maladif que l’on voit promu par tous les Le Pen de France…
C’est le constat que dressent Daniel Lefeuvre et Michel Renard dans un petit livre bien documenté, Faut-il avoir honte de l’identité nationale ?, publié dans la collection « À dire vrai » dirigée par Jacques Marseille chez Larousse. Les deux auteurs scrutent cette aversion pour la nation et la démontent point par point, montrant avec éclat que la fierté d’être Français n’est en rien un repliement sur soi, ni un mépris affiché des identités nationales étrangères.
Les deux auteurs refondent dans le temps l’identité nationale. Loin d’être une invention récente de la fin du XVIIIème s., du moins en France, l’identité nationale plonge ses racines dans le Moyen Âge. Un évènement en particulier, la guerre de Cent Ans, marque clairement l’émergence d’une identité française qui se veut distincte de l’Angleterre et qui s’oppose au seul principe d’obéissance dynastique, qui aurait exigé la soumission aux Anglais. Or, les élites politiques et sociales du royaume, comme le peuple lui-même, rejettent très largement la domination anglaise au motif d’une identité commune bafouée par l’envahisseur. Si, au moment de l’extinction des Capétiens directs, les barons français écartèrent la candidature du roi d’Angleterre, c’est parce qu’il était étranger ; durant l’occupation anglaise, nombreux les paysans qui prirent les armes pour lui résister, si bien que 90% des exécutés par les Anglais furent des paysans de toute condition ; ceux qui collaboraient avec les Anglais furent dénoncés comme des Français reniés, par opposition aux bons Français qui, eux, leur résistaient. La guerre de Cent Ans est donc l’avènement, dès les XIVème-XVème s., d’une conscience nationale en France que l’on aurait tort de croire vivante uniquement dans les hautes sphères éduquées et politisées de la société.
Chose ancienne, l’identité nationale n’est pas chose honteuse. Les auteurs relèvent le piquant paradoxe que, souvent, ceux qui en France contestent l’identité nationale le font au nom d’identités nationales étrangères. Ces identités nationales-là choquent bien moins leur conscience, pourquoi ce qui semble naturel dans d’autres pays, en particulier les anciennes colonies, serait-il inadmissible en France ? C’est bien une critique de la repentance qu’il faut faire ici, et qu’a déjà faite Daniel Lefeuvre dans un autre ouvrage, Pour en finir avec la repentance coloniale.
En suivant pas à pas la construction de l’identité nationale française, en passant par sa cristallisation durant la Révolution de 1789, et jusqu’à la définition lumineuse donnée par Ernest Renan dans sa conférence à la Sorbonne en 1882, le livre montre que cette construction n’a rien d’anti-humaniste. Au contraire même, l’identité nationale française se construit sur des valeurs universalistes, si bien que Maurice Agulhon a pu écrire que la France est ce pays qui eut l’universel en son particulier. En d’autres termes, défendre cette identité nationale, c’est défendre les valeurs humanistes et libérales de 1789 ; de quoi pourrait-on avoir honte, en effet ? Les auteurs ont bien raison de rappeler que le patriotisme fut tout autant de gauche que de droite, des gens si peu suspects d’extrémisme comme Victor Hugo et Jean Jaurès n’avaient pas honte de se dire Français. Même un Paul Déroulède se défiait du mot « nationalisme » et rejetait, au sein de la Ligue des Patriotes qu’il avait fondé avec d’autres en 1882, et à laquelle avaient adhéré des personnalités d’horizons différents, toute référence à l’antisémitisme.
Comme le montre le livre, que ce soit en 1848 ou dans les années 1880, les patriotes républicains ont toujours eu claire conscience de la limite à ne pas faire franchir au nationalisme, le tempérant toujours par un universalisme qu’ils concevaient plus comme une continuité de l’appartenance nationale que comme une force antagoniste. Ils firent donc la démonstration que l’on peut faire l’expérience d’un patriotisme ouvert.
À propos de Jean Jaurès, Lefeuvre et Renard relèvent une erreur pour le moins cocasse d’un contempteur de l’idée nationale. Blaise Wilfert-Portal, dans un livre dénonçant Sarkozy, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, cite Jaurès en ces termes : « la nation porte la guerre en son sein comme la nuée porte l’orage. » Or, la citation prêtée à l’illustre socialiste est : « le capitalisme porte la guerre en son sein comme la nuée porte l’orage » ; la véritable phrase, prononcée en 1907 à l’Assemblée nationale, étant, comme souvent avec les mots d’histoire, un peu différente et plus longue : « Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage. » Cette erreur en dit long sur l’état de confusion intellectuelle de ceux qui, contre toute évidence historique, instruisent un procès à charge contre l’identité nationale – la dénonciation de la Marseillaise comme chant raciste en est un autre exemple.
On objectera le nationalisme de Barrès et de Maurras, ainsi que l’éclatement de la Grande Guerre. Mais le livre fait litière de ces accusations. La poussée nationaliste de la fin du XIXème s. se nourrit plus des imperfections institutionnelles de la IIIème République que de l’identité nationale. Maurice Barrès fait passer une foule de préoccupations sociales avant de s’intéresser à la nation et de lui donner sa fameuse définition : la terre et les morts. Maurras, quant à lui, s’attaque bien en premier lieu à la République, pour lui préférer la monarchie ; c’est la haine de la République qui nourrit son nationalisme xénophobe et antisémite, non pas la simple identité nationale française – les auteurs auraient pu ajouter que tous les membres de l’Action française n’étaient pas antisémites, comme Jacques Bainville.
Enfin, concernant l’éclatement de la Grande Guerre, les auteurs rapportent que les peuples, en 1914, ne désiraient pas la guerre. Sans doute la conscience nationale explique-t-elle l’acceptation déterminée du conflit, mais tout autant que l’impression d’être injustement agressé par l’ennemi, sentiment assez extraordinairement ressenti par tous les peuples belligérants. Les auteurs suggèrent aussi que si la France tint sur la Marne en 1914, alors qu’elle s’effondrait en juin 1940, c’est grâce à une solide foi nationale qui fut perdue par la suite.
J’arrête ici le recension de l’ouvrage, bien qu’il y ait beaucoup à dire encore. Je me pose beaucoup la question de la conciliation de mon libéralisme avec l’identité nationale de mon pays. J’acquiesce au livre de Lefeuvre et Renard car il me semble plus juste intellectuellement que les sourdes menées déconstructrices des repentants. Je frémis aussi au modèle de société qu’ils veulent voir triompher : le multiculturalisme ne m’inspire rien de bon. J’ai bien conscience, également, de l’importance de l’idée nationale pour l’assimilation la plus parfaite des immigrés. Mais faut-il aller plus loin ? Être fier de son identité française ne fait pas d’une personne un affreux xénophobe rempli de haine. C’est sans risque excessif que l’appartenance nationale peut être célébrée comme une fête, c’est une lubie de l’esprit que de croire le contraire. Pour ce qui me concerne toutefois, à titre strictement personnel, je ne sais si je peux, en toute cohérence et dans quelle mesure, faire cohabiter cette fierté nationale avec un libéralisme qui tend à confiner à l’anarchisme.
Lectures
samedi, 25 avril 2009
Carnet n°21 - Faut-il jeter la nation aux orties ?
Par Anton WAGNER le samedi, 25 avril 2009, 09:56
lundi, 20 avril 2009
Carnet n°19 - L'école à l'endroit
Par Anton WAGNER le lundi, 20 avril 2009, 19:02
Brighelli m’agace. Il est toujours là à reprocher aux libéraux ce dont ils ne sont pas coupables. La destruction de l’école, ce n’est pas le libéralisme qui en est responsable. Les libéraux, du moins ceux qui sont suffisamment cohérents avec eux-mêmes, n’aiment pas Mai 68. Comment pourraient-ils aimer un mouvement porté par leur ennemi mortel ? Or, ce sont bien les âneries soixante-huitardes qui, en bonne partie, ont défait l’école.
Je trouve d’autant plus étrange cette obsession antilibérale que des auteurs, libéraux notoires, comme Philippe Némo, tirent des constats très proches de celui de Brighelli. Concernant Philippe Némo, il suffit de lire Le Chaos pédagogique pour voir une dénonciation raisonnée et implacable des idioties faites à l’Éducation nationale en matière de programme scolaire.
Brighelli m’agace, donc. Cela ne m’empêche pas de lire régulièrement son blog ; il se trompe de coupable, mais son diagnostic est bon, il n’est donc pas mauvais de lire ce qu’il a à écrire. Grâce à lui, d’ailleurs, je viens de terminer un livre remarquable.
C’est un ouvrage superbement écrit ; son commencement, d’une tonalité toute proustienne qui vous convainc, si cela était à faire, que, décidément oui, les plus beaux paradis sont toujours ceux que l’on a perdus, vous donne immédiatement le ton de l’ouvrage. Vous saisissez d’emblée qu’il ne sera pas question de long développements arides et fastidieux, mais d’agréables évocations qui ne cèderont rien de leur clarté ni de leur implacabilité.
Ce livre est construit comme une succession de courtes leçons de chose, comme il y en avait autrefois, qui montrent comment l’auteur fait classe, qui font comprendre pourquoi il fait ainsi et pourquoi il faut qu’il soit fait ainsi. De nombreux et courts chapitres, dont certains filent parfois un même thème, évoquent les difficultés, les exigences, mais aussi les beautés du métier d’instituteur. On pourrait craindre qu’une organisation aussi morcelée nuise à la compréhension, il n’en est rien. Au contraire même, chaque chapitre est une leçon : celle que le maître fait à ses élèves, celle qu’il fait au lecteur. L’auteur écrit quelque part qu’expliquer est son métier ; à la lecture de son livre, ne doutons pas de sa capacité à le faire. Voilà ce que c’est que d’être vraiment un instituteur, un instituteur qui apprend à lire et à écrire, à compter et à conjuguer, à rédiger et à raisonner.
Point besoin de longues charges contre le pédagogisme moderne ; l’exemple parle de lui-même. Ces chapitres sont comme des petites paraboles, mais dont l’auteur donne toute de même la clef en commentant rapidement le désastre des méthodes modernes d’enseignement. Ce détour est magnifique car, en même temps qu’il donne à comprendre, il montre toute la bienveillance que l’auteur a pour ses élèves, cette forme d’amour que tout professeur doit avoir pour ses élèves, et qui est un amour très difficile.
Difficile car il ne masque rien des exigences qu’il faut avoir. Oui, enseigner, c’est faire travailler. L’auteur le répète assez. Oui, enseigner, c’est transmettre un savoir, une culture. Il le dit encore et encore. Oui, enseigner, c’est noter. Il le dit aussi avec force. Oui, enseigner, c’est imposer rigueur et discipline. Cela, également, il le clame sans cesser. Imposer une difficulté à l’élève, mais une difficulté adaptée et, bien entendue, guidée, c’est le respecter, c’est faire le pari de son intelligence et de sa capacité à la surmonter. Ce n’est pas le traumatiser, contrairement à ce que certains veulent faire croire ; l’école n’est pas, ne peut pas être, un centre aéré. C’est un lieu d’effort et de travail, mais les élèves l’apprécient, lorsque cela et bien fait, car ils sentent confusément le bénéfice de ce qui parle à leur intelligence.
Aussi, la bienveillance du professeur ne doit-elle jamais perdre de vue son but ultime, l’intérêt de l’élève. Pour cela, il faut accepter de n’être pas toujours agréable, c’est aussi une rigueur pour soi-même, une rigueur que l’auteur confesse ne pas toujours respecter. Comme je le comprends, je connais la même réalité.
Cette bienveillance de l’instituteur pénétré de l’importance de sa mission, qui transpire à travers chaque phrase, chaque mot, chaque lettre, rend ce livre très émouvant. Elle participe de sa beauté, et cette beauté participe de sa clarté. C’est une sensation assez extraordinaire ! Le livre lui-même, finalement, est une magistrale leçon : la maîtrise de la langue est la maîtrise du raisonnement. Si l’on n’apprend pas à lire et à écrire comme il se doit, alors on hérite d’une pensée infirme, à l’inverse… regardez ce livre !
Ce livre, qui a la beauté de l’évidence, il serait impossible d’en parler. Il faut l’avoir lu. Lisez-le donc : Marc Le Bris, Bonheur d’école, Jean-Claude Gawsewitch.
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