Carnets libéraux

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samedi, 15 mai 2010

Carnet n°66 - En toute rigueur, ce n'est pas une politique de rigueur

Il est des mots impro­non­ça­bles dans ce beau pays qu’est la France. Il y a libé­ra­lisme, bien sûr, mais éga­le­ment le mot rigueur. Tout par­ti­cu­liè­re­ment lorsqu’il s’agit du bud­get de l’État. Car, voyez-vous, il ne sau­rait être ques­tion de tenir les comp­tes publics avec rigueur (si tant est que cela soit pos­si­ble), non ! L’argent public, c’est bien connu, est uni­que­ment fait pour être dila­pidé et, en plus, c’est sans dan­ger aucun – n’est-ce pas ?

Alors voici le gro­tes­que mic­mac dans lequel nous nous trou­vons. Fran­çois Fillon, en une molle réac­tion à la crise, annonce le gel des dépen­ses publi­ques sur 3 ans. Or voilà que cette micro­sco­pi­que mesu­rette déclen­che une tor­nade de com­men­tai­res et de dis­pu­tes quant à savoir s’il s’agit bel et bien d’un bud­get de rigueur ou pas et, au cas très hypo­thé­ti­que où il le serait, si c’est là une bonne solu­tion.

Com­men­çons par nous gaus­ser de ce gou­ver­ne­ment dont les couilles sont aussi mol­les que cel­les d’un tau­reau ava­chi par l’âge. Car pour­quoi ne pas nom­mer sim­ple­ment un chat un chat ? D’ailleurs les Fran­çais ne sont pas dupes, puis­que 64% d’entre eux ont « le sen­ti­ment que la poli­ti­que menée par le gou­ver­ne­ment est une poli­ti­que de rigueur »…

Bref, il reste tout de même dif­fi­cile de pren­dre les gens pour des truf­fes. Bien que l’on puisse s’esclaf­fer de la légè­reté du plan de rigueur gou­ver­ne­men­tal. D’ailleurs, à ce pro­pos, la lec­ture de ce tour d’hori­zon des plans de rigueurs euro­péens est à se tor­dre de rire. Lisez les titres ! Par­tout on se sert la cein­ture, on annonce des cou­pes clai­res et des éco­no­mies, Espa­gne, Grèce, Ita­lie, Rou­ma­nie… par­tout et en toute bonne fran­chise, sans bar­gui­gner sur la réa­lité. Puis arrive le tour de la France, et le jour­na­liste doit bien titrer : « FRANCE : OFFI­CIEL­LE­MENT, PAS DE RIGUEUR ». À mou­rir de rire dans tous les sens car non seu­le­ment le gou­ver­ne­ment est effec­ti­ve­ment dans une logi­que de rigueur, offi­cieu­se­ment bien entendu, mais en plus ce qu’il fait n’est pas suf­fi­sant si bien qu’en toute rigueur, compte-tenu des enjeux, on peut dire… qu’il n’y a pas de rigueur…

Reste l’autre grande inter­ro­ga­tion : la rigueur est-elle une bonne idée, ne ris­que-t-on pas de voir l’éco­no­mie plon­ger plus gra­ve­ment encore ?

Parce que, voyez-vous, com­ment l’éco­no­mie fonc­tion­ne­rait-elle sans les dépen­ses publi­ques !? C’est bien connu que, d’aussi loin que remonte la nuit des temps, le mar­ché a tou­jours eu besoin d’un État super dépen­sier et omni-inter­ve­nant pour exis­ter… C’est à se deman­der com­ment on fai­sait, à la fin du XIXème siè­cle, lors­que les États ne repré­sen­taient pas le quart du PIB natio­nal ! La dro­gue key­né­sienne est une dro­gue puis­sante, on ne sait plus com­ment sur­vi­vre sans elle…

Ces pré­ven­tions con­tre la réduc­tion salu­taire de la voi­lure éta­ti­que par ces temps de bour­ras­ques révè­lent néan­moins un trait par­ti­cu­lier. Les anti­li­bé­raux n’ont de cesse d’accu­ser les libé­raux de s’aveu­gler dans la foi d’un mar­ché par­fait. Or, à ce que je sache, les libé­raux ne disent pas que le mar­ché est par­fait. Pour eux, l’idée qu’il y ait des cri­ses et plein de défauts ici et là est natu­relle, car com­ment pour­rait-on ima­gi­ner un monde sans crise aucune, jamais, et par­fait qui plus est, sans tom­ber dans une sorte de mes­sia­nisme déli­rant ? Or, n’est-ce pas l’uto­pie d’un monde débar­rassé de ses sou­bre­sauts que pour­chas­sent ceux qui croient que l’État peut et doit dépen­ser sans comp­ter pour sou­te­nir l’acti­vité éco­no­mi­que ? Il ne leur vien­drait pas à l’esprit que ce qu’ils appel­lent avec effroi et dégout rigueur, et qui n’est rien d’autre que du bon sens, soit la pre­mière étape vers le réta­blis­se­ment. Tout comme le sevrage d’une dro­gue n’est que la pre­mière étape dif­fi­cile vers la gué­ri­son. Ils accu­sent les mar­chés de cor­rup­tion, mais eux-mêmes sont cor­rom­pus par une faci­lité illu­soire.

Comme avait dit Jos­pin, l’État ne peut pas tout. Je serais même tenté de dire qu’il ne peut pas grand chose, hor­mis aggra­ver la situa­tion. Et c’est pré­ci­sé­ment ce que s’empres­sent de faire tous ces prin­ces qui nous gou­ver­nent : impli­quer un maxi­mum l’État, his­toire que, si les ris­ques pris devaient se réa­li­ser, le plus grand nom­bre mor­fle bien un bon coup.

jeudi, 6 mai 2010

Carnet n°65 - La colère et la révolte face au dur apprentissage de la réalité

Les jour­na­lis­tes sont impaya­bles.

Alors que la Grèce est vio­lem­ment secouée par des mani­fes­ta­tions visant à empê­cher l’adop­tion du plan d’aus­té­rité gou­ver­ne­men­tal, voilà ce que Le Monde trouve de mieux comme titre : « En Grèce, la colère et la révolte face au dur appren­tis­sage de l’aus­té­rité »…

Car il va sans dire que cette “aus­té­rité” est un élé­ment pure­ment exté­rieur et con­tin­gent, non pas l’iné­vi­ta­ble cor­rec­tion des déri­ves de toute une société… Ce dont les Grecs font le dur appren­tis­sage, ce n’est pas de l’aus­té­rité, mais du retour à la réa­lité. On peut com­pren­dre leur frus­tra­tion et leur inquié­tude pour l’ave­nir, mais, mal­heu­reu­se­ment, il n’y a pas trente-six mille solu­tions pour leur pays.

Remar­quez, on com­prend aussi nos jour­na­lis­tes : il ne fau­drait pas lais­ser pen­ser que la France puisse, à son tour, con­naî­tre le même genre d’affres. Alors ce n’est pas la réa­lité éco­no­mi­que qui se rap­pelle impé­rieu­se­ment aux Grecs, mais sim­ple­ment un plan d’aus­té­rité dont on pourra à loi­sir faire por­ter la res­pon­sa­bi­lité aux mar­chés, aux ban­ques, aux agen­ces de nota­tions, à qui l’on vou­dra.

Pour­tant, on com­mence à se tor­tiller au gou­ver­ne­ment. Cer­tes, c’est pignouf : il n’y a rien de bien neuf par rap­port aux habi­tuel­les pro­mes­ses, comme ne pas rem­pla­cer un fonc­tion­naire sur deux (mais la fonc­tion publi­que ter­ri­to­riale explose !) et, bien sûr le must, jurer les grands dieux de réduire le défi­cit à moins de 3% du PIB dans plu­sieurs années (ici 2013). Et c’est cette vieille soupe que le gou­ver­ne­ment appelle pom­peu­se­ment « gèle des dépen­ses publi­ques »…

On peut crain­dre que, dans le con­texte actuel, tout cela ne soit pas suf­fi­sant, même si le pire n’est pas cer­tain. On peut lire aussi une pro­ba­ble volonté de com­mu­ni­quer de la con­fiance aux mar­chés…

dimanche, 2 mai 2010

Carnet n°62 - Il a bon dos le marché

Regar­dez ce débat entre Éric Zem­mour et Renaud Dély (pour une fois ce n’est pas Nico­las Dome­nach). Il est ques­tion de la crise grec­que et des réti­cen­ces de l’Alle­ma­gne à payer les pots cas­sés de l’incon­sé­quence hel­lé­ni­que. Pour Zem­mour, l’aide pro­di­guée à la Grèce est peine per­due car, dit-il, seule la déva­lua­tion pour­rait lui per­met­tre de sor­tir de l’ornière. Déva­lua­tion qui signi­fie­rait que la Grèce quit­te­rait la zone euro, une mon­naie dont Zem­mour estime de toute façon qu’elle est trop arti­fi­cielle pour être via­ble.

Renaud Dély, lui, se fend d’un com­men­taire pour le moins ahu­ris­sant. Selon lui, ce sont les mar­chés qui sont res­pon­sa­bles de la situa­tion dans laquelle se trouve la Grèce… Il parle même de la « dic­ta­ture des mar­chés » ! Ah ? Ce sont les mar­chés qui ont obligé l’État grec à faire son défi­cit bud­gé­taire ? Ce sont les mar­chés qui ont obligé les gou­ver­nants grecs à men­tir sur l’ampleur des défi­cits publics ? Ce sont les mar­chés qui ont obligé la Grèce à se com­plaire dans un modèle éco­no­mi­que, poli­ti­que et social pourri, fait d’opa­cité, de détour­ne­ments d’argent, de men­son­ges et de tri­che­ries géné­ra­li­sés à une société entière ?

Soyons sérieux cinq minu­tes ! Le pro­blème est bien en Grèce, et non dans les mar­chés. (Et Gold­man Sachs, ce n’est pas le mar­ché.) Si la Grèce est dans cette situa­tion, c’est parce que les Grecs s’y sont mis eux-mêmes, trom­pés par leurs diri­geants mais aussi cul­ti­vant des habi­tu­des ina­dé­qua­tes.

Pour les socia­lis­tes, c’est tou­jours la faute d’un autre : les patrons, le mar­ché, la mon­dia­li­sa­tion… Ces gens sont par con­sé­quent inca­pa­bles de com­pren­dre les évè­ne­ments qui leur arri­vent…

samedi, 27 mars 2010

Carnet n°59 - Le modèle allemand est-il vraiment un modèle ?

Il y a peu, Chris­tine Lagarde fus­ti­geait le modèle alle­mand accusé de n’être ni sou­te­na­ble ni fair play pour les par­te­nai­res euro­péens, en par­ti­cu­lier la France. Beau­coup ont réa­git en se moquant des pro­pos du minis­tre. Il est vrai qu’ils sont assez mala­droits, en ce qu’ils tra­dui­sent l’incom­pé­tence de nos diri­geants à libé­rer les for­ces pro­duc­ti­ves du pays, alors que ce serait le seul moyen de mieux résis­ter à la con­cur­rence alle­mande… Facile de railler l’aven­tu­reuse décla­ra­tion.

Pour­tant, peut-on dire que le modèle alle­mand est une réus­site qu’il fau­drait copier et adap­ter en France ?

Loin de moi, bien sûr, l’idée de don­ner des leçons à nos voi­sins d’outre-Rhin : ils sont maî­tres chez eux et font ce que bon leur sem­ble. L’Alle­ma­gne, ce n’est pas la France. Et puis c’est juste l’opi­nion d’un non spé­cia­liste, qui vaut ce qu’elle vaut. Enfin, il n’est jamais inter­dit de se poser quel­ques ques­tions.

Quel est donc ce fameux modèle alle­mand ? Le modèle alle­mand, c’est deux cho­ses. D’abord, c’est une remar­qua­ble machine à expor­ter. En 2003, le pays est rede­venu le lea­der mon­dial des expor­ta­tions, devant même les États-Unis, ce qui sem­ble assez incroya­ble compte-tenu de la dif­fé­rence de taille, de démo­gra­phie et de richesse entre les deux pays ! Cédant au mirage de la balance com­mer­ciale, les Alle­mands se gar­ga­ri­sent de ces résul­tats impres­sion­nants…

Le modèle alle­mand, c’est ensuite une impla­ca­ble aus­té­rité. Per­son­nel­le­ment, je ne minaude pas sur la modé­ra­tion des dépen­ses publi­ques, con­trai­re­ment à d’autres qui sem­blent croire qu’il faut des défi­cits abys­saux pour tirer l’éco­no­mie ! En revan­che, l’aus­té­rité alle­mande con­siste aussi à com­pri­mer la demande inté­rieure par une intense poli­ti­que de modé­ra­tion sala­riale. On a même parlé de « gla­cia­tion sala­riale alle­mande » : depuis dix ans, les coûts sala­riaux alle­mands ont quasi sta­gné, sinon régres­sés, com­pa­rés à ceux des autres pays euro­péens. En aug­men­tant la TVA, tout en abais­sant les char­ges sala­ria­les, le gou­ver­ne­ment bride la con­som­ma­tion, favo­ra­ble aux impor­ta­tions, et encou­rage les expor­ta­tions. Cette aus­té­rité est néces­saire aux suc­cès des expor­ta­tions alle­man­des. Or là, je vois mal l’inté­rêt pour les sala­riés… C’est comme s’ils se sacri­fiaient pour la gloire de leur indus­trie d’expor­ta­tion. Mais on ne tra­vaille pas pour la gloire de la patrie, des entre­pri­ses ou de je ne sais quelle idée far­fe­lue ; on tra­vaille pour soi et les siens, pour vivre et amé­lio­rer ses con­di­tions d’exis­tence – à moins d’être maso­chiste…

On se plaint sou­vent que ce modèle alle­mand n’est rendu pos­si­ble que par l’euro et qu’il cause beau­coup de tort au reste de l’Union euro­péenne. Pour ce qui est de la France, qui vit sa balance com­mer­ciale comme un psy­cho­drame incroya­ble, je ne vois que trois solu­tions. (Je pars du prin­cipe que l’Alle­ma­gne refu­sera d’aban­don­ner son modèle actuel.)

La pre­mière solu­tion est de faire comme l’Alle­ma­gne ; on com­presse les salai­res, on com­presse les dépen­ses publi­ques, bref, on fait de la défla­tion com­pé­ti­tive en obte­nant peut-être les mêmes résul­tats à l’expor­ta­tion, tout en obte­nant cer­tai­ne­ment les mêmes effets sociaux. La seconde est de faire explo­ser la zone euro, car à quoi bon la main­te­nir si c’est faire le beurre des Alle­mands au détri­ment de l’éco­no­mie et des emplois en France : il faut avoir le cou­rage de ses réso­lu­tions par­fois ; on récu­père le franc et on déva­lue, ce qui est tou­jours à dou­ble tran­chant, ou bien on expulse l’Alle­ma­gne de la mon­naie com­mune, ou encore on crée une mon­naie com­mune con­cur­rente avec d’autres pays. La troi­sième solu­tion, si elle existe, con­siste à lais­ser les Alle­mands s’épui­ser pour inon­der le monde de leurs pro­duits, dans une vaine riva­lité avec la Chine qui est d’ores et déjà le pre­mier expor­ta­teur mon­dial, tan­dis que la France trouve sa pro­pre spé­cia­li­sa­tion éco­no­mi­que domi­nante, lui per­met­tant de s’inté­grer avan­ta­geu­se­ment dans la mon­dia­li­sa­tion.

Per­son­nel­le­ment, je pen­che pour la der­nière solu­tion. Mais elle exi­ge­rait que l’État lâche la bride et arrête d’étouf­fer l’éco­no­mie natio­nale par les régle­men­ta­tions super­flues et tou­tes les char­ges fis­ca­les qu’il fait peser sur elle. Cette solu­tion aurait au moins le mérite de lais­ser les Fran­çais déve­lop­per leurs pro­pres for­ces, tailler leur pro­pre voie, décou­vrir leur pro­pres talents, s’éri­ger, enfin, eux-mêmes en modèle, sans devoir se sub­ju­guer devant autrui. Voilà un pro­gramme qui devrait embal­ler tous les patrio­tes ! Depuis cent cin­quante ans, la France n’a cessé de cher­cher un phare hors d’elle-même, pré­texte rêvé pour l’État de s’immis­cer dans l’éco­no­mie afin de la pilo­ter. Il serait peut-être temps de chan­ger de manière. Et non ! le « génie » fran­çais ne se résume pas à la Sécu et au soi-disant modèle-social-que-le-monde-entier-nous-envie, sans jamais l’imi­ter pour­tant. C’est comme si la France, faute de déve­lop­per ses for­ces pro­duc­ti­ves, s’était spé­cia­li­sée dans la célé­bra­tion d’une illu­sion.

Alors, le modèle alle­mand vaut peut-être pour l’Alle­ma­gne, mais empê­che-t-il réel­le­ment les Fran­çais de faire autre­ment, pour leur plus grand bon­heur ?

mercredi, 10 mars 2010

Carnet n°55 - Encore les délocalisations !

Ça y est, à l’occa­sion d’un rap­port de la DGTPE (Direc­tion géné­rale du Tré­sor et de la poli­ti­que éco­no­mi­que, ouf !), on nous res­sort les plus poi­gnants lamen­tos à pro­pos de la désin­dus­tria­li­sa­tion catas­tro­phi­que de la France, cau­sée par la très méchante mon­dia­li­sa­tion ultra-néo-libé­rale anglo-saxonne.

Il y aurait beau­coup à dire sur cette obses­sion de l’indus­trie en France, cou­plée à cette étrange manie de tout vou­loir faire comme l’Alle­ma­gne. Après tout, les agri­cul­teurs ne repré­sen­tent plus que 3 à 5% de la popu­la­tion active et on ne s’en porte pas moins bien… On dirait que la France ne digère tou­jours pas d’avoir man­qué la Révo­lu­tion indus­trielle (que l’Alle­ma­gne a fort bien réussi, elle). Mais il arrive un moment où le train est défi­ni­ti­ve­ment passé, et il ne sert à rien de cou­rir pour essayer de mon­ter dedans. Mieux vaut pas­ser à autre chose. Je vous ren­vois à cet arti­cle pour une réflexion plus fouillée sur la ques­tion.

Ce qui est inté­res­sant, c’est de voir com­ment ce rap­port, qui pointe du doigt la perte de 2 mil­lions d’emplois dans l’indus­trie depuis vingt-sept ans, est par­fois pré­senté dans la presse. Pre­nez, par exem­ple, cet arti­cle de Marian­ne2. Il reprend le rap­port de la DGTPE et con­clut en disant :

Les Échos, le quo­ti­dien éco­no­mi­que de réfé­rence, n’ont voulu rete­nir qu’une con­clu­sion tron­quée en forme de plai­doyer pro-domo de la glo­ba­li­sa­tion : “la con­cur­rence en pro­ve­nance des pays à bas salai­res n’expli­que donc qu’une part limi­tée de la dété­rio­ra­tion de l’emploi indus­triel” ! Pour­tant Lilas Dem­mou, l’auteur de l’étude, con­clut, elle, très dif­fé­rem­ment dans un lan­gage cepen­dant très pudi­que : “il appa­raît […] une accé­lé­ra­tion des des­truc­tions d’emplois impu­ta­bles à la con­cur­rence étran­gère dans la der­nière décen­nie.” Plus clair, dans la nov­lan­gue de Bercy, tu meurs.

Les Échos, déci­dé­ment de bien mal­hon­nê­tes chan­tres de la mon­dia­li­sa­tion, auraient déformé la con­clu­sion du rap­port, en vou­lant mas­quer la redou­ta­ble con­cur­rence des pays où l’on paye la main d’œuvre un demi bol de riz par jour… (Voyez l’arti­cle incri­miné ici.)

Or, en fait de con­clu­sion, la phrase citée par Marianne se trouve dans la syn­thèse située avant le rap­port lui-même (pages 6 et 7). Ce qui est plus gênant, c’est que le jour­na­liste de Marianne se garde bien de citer la phrase qui suit celle qu’il uti­lise pour « cor­ri­ger » Les Échos. D’ailleurs, quand on lit le pas­sage en entier, on voit que c’est l’inter­pré­ta­tion qu’en fait Marianne qui est ten­dan­cieuse, pour ne pas dire car­ré­ment mal­hon­nête (sans comp­ter le clin d’œil appuyé sur la nov­lan­gue de Bercy). Voici le pas­sage avec, sou­li­gnées, les par­ties citées par Marianne :

Au-delà de l’incer­ti­tude sur l’ampleur de cet effet, il appa­raît, quelle que soit la méthode uti­li­sée, une accé­lé­ra­tion des des­truc­tions d’emplois impu­ta­bles à la con­cur­rence étran­gère dans la der­nière décen­nie. Par ailleurs, la con­cur­rence avec les pays déve­lop­pés en expli­que encore davan­tage que celle avec les pays émer­gents.

Donc, ce n’est pas la con­cur­rence des pays en déve­lop­pe­ment à bas salai­res qui cause des dom­ma­ges à l’indus­trie fran­çaise, mais bien plu­tôt la con­cur­rence des pays déve­lop­pés… Et le rap­port insiste bien : « la con­cur­rence avec les pays déve­lop­pés en expli­que encore davan­tage que celle avec les pays émer­gents ». Marianne tente de jouer habille­ment en con­fon­dant la con­cur­rence des pays à bas salai­res avec la con­cur­rence étran­gère en géné­ral (alors que la dif­fé­rence est faite plus haut dans l’arti­cle…). Autre­ment dit, la phrase des Échos est par­fai­te­ment juste.

Tout cela nous invite à nous poser la bonne ques­tion : mais pour­quoi dian­tre l’indus­trie fran­çaise est-elle si peu com­pé­ti­tive que les autres pays déve­lop­pés lui taillent des crou­piè­res gros­ses comme des trous d’obus ? Mais c’est une mau­vaise idée : cela détour­ne­rait l’atten­tion de la mon­dia­li­sa­tion for­cé­ment cou­pa­ble, et sur­tout des délo­ca­li­sa­tions !

On remar­quera éga­le­ment le ton glo­ba­le­ment pru­dent de la syn­thèse du rap­port, sur lequel l’arti­cle de Marianne passe allè­gre­ment (nov­lan­gue de Bercy, lan­gage pudi­que). En effet, selon la méthode de mesure, l’impor­tance de la con­cur­rence inter­na­tio­nale dans les des­truc­tions d’emplois indus­triels varie gran­de­ment. Ainsi, de 1980 à 2007, l’appro­che comp­ta­ble trouve 13% d’emplois per­dus, con­tre 45% pour l’appro­che éco­no­mé­tri­que (c’est pour­quoi l’auteur écrit « Au-delà de l’incer­ti­tude sur l’ampleur de cet effet »). Bien sûr, l’arti­cle de Marianne ne parle pas de cette dif­fé­rence. Il ne prend que les chif­fres de l’étude éco­no­mé­tri­que, et le plus spec­ta­cu­laire, évi­dem­ment, celui de la période 2000-2007 (63% des emplois per­dus).

C’est très amu­sant, parce que la devise de Marian­ne2 est une phrase de Camus : « Le goût de la vérite n’empê­che pas de pren­dre parti ». Visi­ble­ment, il y a du parti pris, mais peu de vérité…

mercredi, 10 février 2010

Carnet n°53 - Les Grecs vivent dans leur bulle...

La Grèce brûle, allons mani­fes­ter !

Je ne sais pas pour vous, mais je suis con­fondu par les mani­fes­ta­tions et les pro­tes­ta­tions éplo­rées qui s’élè­vent de par­tout en Grèce… Je me demande encore com­ment ces gens peu­vent décem­ment des­cen­dre dans les rues, après avoir perdu un temps mons­trueux à con­fec­tion­ner des ban­de­ro­les et à ima­gi­ner des slo­gans, pour s’épou­mo­ner à piailler des reven­di­ca­tions que la crise actuelle rend par­fai­te­ment ridi­cu­les et obso­lè­tes !

Il faut lit­té­ra­le­ment être décon­necté de la réa­lité, vivre dans une bulle her­mé­ti­que ou, même, venir d’une autre pla­nète pour se mon­trer aussi aveu­gle à la réa­lité. Mais com­ment s’éton­ner d’une réac­tion d’enfants gâtés, mora­le­ment per­ver­tis par des décen­nies de faci­li­tés ? La crise actuelle est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante car elle met en exer­gue la dimen­sion morale de l’éco­no­mie, dimen­sion que le libé­ra­lisme a tou­jours prise en compte.

A con­tra­rio, les fonc­tion­nai­res qui font grève et qui mani­fes­tent font la brillante démons­tra­tion de leur égoïsme pathé­ti­que de petits pri­vi­lé­giés. Il est vrai­ment temps que les États revien­nent à un rôle plus rai­son­na­ble, c’est cer­tai­ne­ment ce qui pour­rait sor­tir de mieux des tur­bu­len­ces actuel­les… Il nous faut d’urgence une bonne dose de libé­ra­lisme !

mardi, 9 février 2010

Carnet n°52 - Et encore la jungle du marché !

Le libé­ra­lisme compte peu de défen­seurs dans la sphère du débat public. Ceux qui sont capa­bles d’expli­quer les méca­nis­mes du mar­ché sans tom­ber dans la dia­bo­li­sa­tion, l’invec­tive ou la recher­che com­mode de bouc-émis­sai­res faci­les n’y sont pas légion. C’est pour­quoi il est très pré­cieux lors­que s’exprime une telle per­sonne, et pour­quoi il est très dom­ma­gea­ble lorsqu’elle le fait de façon mala­droite ou ambi­guë.

C’est un peu le cas avec Éric Le Bou­cher, qu’on con­naît pour ses posi­tions plu­tôt libé­ra­les clas­si­ques, et qui signe dans Slate un papier décon­cer­tant, bien que non dénué de per­ti­nence.

L’auteur y ana­lyse les embar­ras pré­sents de la Grèce. Actuel­le­ment, la Grèce c’est un peu comme le pre­mier domino d’une lon­gue file qu’on a peiné à ins­tal­ler et qu’on ne vou­drait pas voir tom­ber… Alors cha­cun retient son souf­fle et tente de dévoi­ler quel­que peu les ombres de l’ave­nir. Or voici ce qu’il dit.

La Grèce a tri­ché sur l’état de ses comp­tes publics pour entrer dans la zone euro. Ses par­te­nai­res le savaient plus ou moins mais ont laissé faire. Les men­son­ges ont con­ti­nué depuis 10 ans et, main­te­nant, la Grèce doit payer l’addi­tion… Le pro­blème, ce sont les effets pour l’euro en tant que mon­naie et pour les autres mem­bres de la zone euro. Comme il n’existe aucune poli­ti­que com­mune con­trai­gnante, on espère que la dis­ci­pline des mar­chés obli­gera la Grèce à la rigueur qu’elle s’est tou­jours refusé d’appli­quer. Or, c’est là faire payer une note bien trop lourde aux citoyens Grecs.

Je suis bien d’accord pour dire que, comme à cha­que fois, ce sont les gens ordi­nai­res qui éco­pent pour la bêtise des puis­sants. Je com­prends bien que le pro­pos cen­tral d’Éric Le Bou­cher est de fus­ti­ger l’absence de coor­di­na­tion com­mune entre les pays de la zone euro. Tout de même, j’éprouve des dif­fi­cul­tés à goû­ter ce genre de remar­que : « À l’automne 2008, après la faillite de Leh­man Bro­thers, Angela Mer­kel a fait la démons­tra­tion de l’égoïsme et du cha­cun pour soi en refu­sant le plan com­mun de sou­tien aux ban­ques que pro­po­sait Nico­las Sar­kozy, alors pré­si­dent de l’Union. » Cela sent trop le parti pris facile.

Et puis pour­quoi res­sor­tir ce pon­cif du mar­ché comme jun­gle ? Le mar­ché, c’est comme la jun­gle parce qu’il s’atta­que au plus fai­ble… Pour­tant, les lois du mar­ché sont sim­ples, et il est assez facile d’en évi­ter les écueils avec du bon sens et du cou­rage poli­ti­que. Mais voilà, c’est pré­ci­sé­ment ce qui a fait défaut aux diri­geants grecs. La mer aussi est très dan­ge­reuse, si le capi­taine est ivre et lit les car­tes à l’envers !

La papier d’Éric Le Bou­cher me sem­ble donc ambigu. D’un côté il met bien en exer­gue la res­pon­sa­bi­lité des hom­mes d’État mais, de l’autre, il les dédouane en par­tie en accu­sant le méchant mar­ché qui, tel le pré­da­teur de la savane, se rue sur les proies fai­bles et iso­lées.

Incri­mi­ner fran­che­ment les hom­mes poli­ti­ques est-il si dif­fi­cile ?

samedi, 6 février 2010

Carnet n°51 - Qu'il n'est pas toujours bon d'avoir des excédents commerciaux



Coco­rico ! Le Coq gau­lois se dresse sur ses ergots, au som­met d’un beau tas de fumier, le torse bombé d’orgueil, pour annon­cer urbi et orbi sa grande per­for­mance : en 2009, le défi­cit com­mer­cial du pays fut de 43 mil­liards d’euros (seu­le­ment a-t-on envie d’ajou­ter), con­tre 55,4 mil­liards l’année pré­cé­dente !

Sans con­teste, pour un pays qui a pris l’habi­tude de se lamen­ter sur ses résul­tats com­mer­ciaux à l’étran­ger, avec, en sus, un gros com­plexe d’infé­rio­rité vis-à-vis de l’Alle­ma­gne, il y a de quoi pavoi­ser. Du moins en appa­rence.

Car lors­que l’on gratte un peu, c’est assez édi­fiant de voir de quoi les prin­ces qui nous gou­ver­nent se réjouis­sent, à l’exem­ple d’Anne-Marie Idrac, le secré­taire d’État au Com­merce exté­rieur.

En gros :
- les impor­ta­tions ont dimi­nué parce que les Fran­çais con­som­ment moins et parce que le cours du pétrole s’est cassé le nez,
- les expor­ta­tions ont reculé à cause de la mau­vaise con­jonc­ture inter­na­tio­nale, mais moins que chez nos con­cur­rents.

Déco­dons donc un peu tout cela.

Si les Fran­çais con­som­ment moins, c’est à cause de la crise, et cela révèle donc un situa­tion pour le moins morose, sinon fran­che­ment dif­fi­cile, pour de nom­breux ména­ges. Pas de quoi sau­ter de joie, en somme.

Si le cours du pétrole a chuté, la France n’y est pour rien, même si c’est une bonne nou­velle pour le porte-mon­naie de tout le monde, et il suf­fit qu’il remonte pour que les lamen­ta­tions api­toyées revien­nent aussi sec.

Ses con­cur­rents per­dent plus de parts de mar­ché que la France dans la con­jonc­ture pré­sente…, atten­dez la reprise et vous ver­rez ce que la France va pren­dre ! C’est exac­te­ment le même argu­ment foi­reux qu’on nous a sorti à pro­pos du modèle social fran­çais, au début de la crise, sous pré­texte que, en crise per­ma­nente depuis trente ans, la France avait été moins dure­ment frap­pée par celle des sub­pri­mes

Mais que vaut un pays qui fait (un peu) mieux que les autres uni­que­ment lors­que ceux-ci tré­bu­chent ? C’est pathé­ti­que en soi, ça l’est encore plus qu’on y trouve de quoi se réjouir…

D’autant plus que toute cette his­toire repose sur un malen­tendu gro­tes­que. On vou­drait faire de la France un grand pays expor­ta­teur, à l’image de l’Alle­ma­gne. C’est oublier que les Alle­mands doi­vent se ser­rer la cein­ture pour res­ter com­pé­ti­tifs – en vain qui plus est, puis­que la Chine leur a ravi la pre­mière place. Alors, à quoi bon s’épui­ser à ven­dre à l’étran­ger ? Con­trai­re­ment à ce que l’on croit, un défi­cit com­mer­cial n’est pas néces­sai­re­ment un mal, par lui-même. (Je vous ren­voie aux 39 leçons d’éco­no­mie con­tem­po­raine de Phi­lippe Simon­not, ving­tième leçon.) Ce qui est sûr, en revan­che, c’est que la com­pé­ti­ti­vité des entre­pri­ses fran­çai­ses est bri­dée et ça, c’est un vrai tort.

Et on con­nait par­fai­te­ment le cou­pa­ble.

mardi, 26 janvier 2010

Carnet n°47 - L'argent du grand emprunt fait se serrer la ceinture

État nau­fragé dans un océan de det­tes


Pas­sa­ble­ment endetté, l’État fran­çais s’est mis en tête de s’endet­ter davan­tage encore, pour pré­pa­rer l’ave­nir nous dit-on… Trente-cinq mil­liards d’euros, en voilà une somme qu’elle devrait don­ner les cou­dées fran­ches à la France.

C’est donc assez cocasse de voir que le pre­mier effet du grand emprunt de Sar­kozy… est d’entraî­ner des res­tric­tions bud­gé­tai­res !

Bercy a ainsi rogné d’envi­ron 2% le bud­get des minis­tère, qui devront éco­no­mi­ser sur leurs frais de fonc­tion­ne­ment (mais pas tou­che à la masse sala­riale, faut pas pous­ser !). Tout cela fait un petit 500 mil­lions d’euros tout de même.

Bah oui, parce que, voyez-vous, un emprunt, ça fait des inté­rêts…

Et figu­rez-vous qu’en 2011, la charge des ces inté­rêts dépas­sera les 600 mil­lions d’euros. Ce petit pac­tole, bien sûr, vien­dra s’ajou­ter aux déjà mas­sifs 50 mil­liards (à la lou­che) que repré­sen­tent les inté­rêts des det­tes accu­mu­lées par le passé… Mais comme notre bien aimé pré­si­dent a dit qu’il n’aug­men­tera pas les impôts, eh bien il faut bien rogner dans les minis­tè­res pour absor­ber le sur­coût des bêti­ses que l’ont fait.

Alors voilà l’effet que cela me sug­gère. Finan­ciè­re­ment exsan­gue par des années de gabe­gies, de mau­vaise ges­tion, de réfor­mes ratées si pas avor­tées, n’ayant plus guère les moyens de jouer le rôle ambi­tieux de cen­tre de tout qu’il se donne, l’État n’a rien trouvé de mieux que de fuir en avant, tout en éco­pant à la petite cuillère le sur­plus d’eau que son navire prend de toute part.

Ça pro­met.

Source :
Marie Visot, « Bercy met les minis­tè­res au régime sec », Le Figaro, 26/01/2010.

mardi, 12 janvier 2010

Carnet n°43 - Grande nouvelle : il existerait un fond au gouffre du déficit !


Figu­rez-vous, « en France, le niveau de dépen­ses publi­ques par habi­tant est de 16.500 euros. Ce chif­fre aug­mente de 500 à 600 euros par habi­tant cha­que année ». C’est Éric Woerth qui le dit. Alors, pen­sez-vous, il serait grand temps de se dire que, peut-être en fin de compte, depuis 35 ans que l’État cumule les det­tes, il est néces­saire de se pen­cher sérieu­se­ment sur la ques­tion…

Sur­tout qu’entre plan de relance et Grand Emprunt Bidule Chouette, il n’est plus guère urgent d’atten­dre. (Enfin, c’est juste assez amu­sant, le déca­lage entre ces préoc­cu­pa­tions nou­vel­les et la poli­ti­que réelle, qui con­siste à emprun­ter 188 mil­liards d’euros en 2010, après en avoir emprunté 165 mil­liards en 2009).

Alors on lor­gne sur le modèle alle­mand. Dans ce pays, la cons­ti­tu­tion enca­dre sévè­re­ment la poli­ti­que gou­ver­ne­men­tale. Ainsi, Ber­lin doit réduire son défi­cit à par­tir de 2011 de 10 mil­liards d’euros par an jusqu’en 2016. Là, il devra se limi­ter à 0,35% du PIB… Même Thierry Bre­ton, illus­tre devan­cier de Woerth aux Finan­ces, a récem­ment défendu ce modèle. Que ne l’a-t-il fait du temps qu’il gérait le por­te­feuille éta­ti­que ?

C’est assez étrange cette sou­daine pous­sée de fiè­vre. Car depuis le temps que la France fait du défi­cit et qu’on nous répète que la dette, voyez-vous, ça ne pose pas de pro­blème… tant qu’on trouve des prê­teurs, eh bien tout avait un petit air de nor­ma­lité. Cela aurait même été bizarre, voire incon­ve­nant, qu’on pré­sen­tât un bud­get équi­li­bré ! Il est vrai que, de loin en loin, quel­ques voix dis­cor­dan­tes et inquiè­tes se fai­saient enten­dre, pour dire que, quand même bon, il fau­drait s’inquié­ter, que la charge des inté­rêts pèse de plus en plus lourd, que les det­tes d’aujourd’hui sont les impôts de demain (mais pas cette fois-ci, jure-t-on en haut lieu), que tout cela met au jour les dys­fonc­tion­ne­ments de l’État, etc. Mais, tou­jours, ce vain tumulte retom­bait aussi rapi­de­ment qu’il ne s’était élevé.

Peut-on vrai­ment com­men­cer à croire que les récents excès sont l’aube radieuse d’une sagesse future ? Les poli­ti­ques céde­ront-ils aux admo­nes­ta­tions de l’agence Fitch ? J’aime­rais le croire, mais avec les zigo­tos qui nous gou­ver­nent, je pré­fère me méfier. En tout cas, il ris­que d’y avoir pas mal de sport… et de lar­mes.

mardi, 5 janvier 2010

Carnet n°39 - La fausse bonne idée du protectionnisme

Ces temps de cri­ses font resur­gir avec plus de force encore les appels à l’ins­tau­ra­tion de bar­riè­res doua­niè­res. On croit pou­voir se pré­mu­nir des tur­bu­len­ces du monde en se repliant sur soi… C’est une par­faite chi­mère, qui repose sur une vision ébor­gnée de la réa­lité.

Le public, en effet, est sen­si­ble aux des­truc­tions d’emplois impu­ta­bles à la mon­dia­li­sa­tion et aux délo­ca­li­sa­tions. Rien d’éton­nant compte-tenu du bat­tage média­ti­que qui est fait autour de cha­que fer­me­ture d’usine ou de cha­que plan de licen­cie­ments. En revan­che, les emplois créés grâce à la mon­dia­li­sa­tion pas­sent pra­ti­que­ment ina­per­çus, ense­ve­lis sous l’épais­seur d’un silence assour­dis­sant.

Ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas, en somme… C’est le bon vieux mirage qui trompe tant de gens, y com­pris des plus excel­lents, comme le mon­tre Vin­cent Bénard à pro­pos de Paul Krug­man (un billet que je vous recom­mande chau­de­ment).

J’ajou­te­rai seu­le­ment quel­ques rap­pels pour enfon­cer le clou.

1° Les délo­ca­li­sa­tions ne repré­sen­tent qu’une fai­ble part des des­truc­tions d’emploi dans les pays déve­lop­pés. En France, par exem­ple, une étude de l’INSEE pour la période 1995-2001 a éta­bli que 13 500 emplois avaient été délo­ca­li­sés (dont la moi­tié vers des pays à hauts salai­res), une goute d’eau dans les 6,8 mil­lions d’emplois du sec­teur secon­daire. Aux États-Unis, cha­que année, envi­ron 13 mil­lions d’emplois sont détruits au total (alors que, dans le même temps 14 à 15 mil­lions d’emplois sont créés, pour un total d’envi­ron 140 mil­lions d’emplois). Parmi eux, seu­les 406 000 des­truc­tions sont impu­ta­bles à la sous-trai­tance à l’étran­ger (voir, à ce sujet, l’excel­lent livre de Suzanne Ber­ger, Made in Monde, p. 128 de l’édi­tion poche).

2° Con­trai­re­ment à ce que l’on croit, les bas salai­res ne sont pas aussi déter­mi­nants dans le choix de délo­ca­li­sa­tion des entre­pri­ses. En effet, dans le prix de revient d’un pro­duit, les salai­res peu­vent repré­sen­ter une assez fai­ble part. Je vous ren­voie ici éga­le­ment au livre de Suzanne Ber­ger. En réa­lité, les entre­pri­ses inves­tis­sent à l’étran­ger sur­tout dans le but de s’ouvrir de nou­veaux mar­chés (et quel­que­fois pour con­tour­ner des bar­riè­res pro­tec­tion­nis­tes…).

3° Réduire les impor­ta­tions en pro­ve­nan­ces de pays à bas salai­res paraît sédui­sant, mais fait oublier que cela affai­bli­rait le pou­voir d’achat des con­som­ma­teurs dans les pays riches. En d’autres ter­mes, cela les appau­vri­raient. Une étude de Natixis, datée de 2007, a mon­tré que ces impor­ta­tions rédui­saient le niveau des prix de 4 points d’infla­tion dans les pays riches… Gary Huf­bauer et Kim­berly Ann Elliott, deux éco­no­mis­tes états-uniens, ont cal­culé que sau­ver un emploi aux États-Unis pen­dant un an coû­tait trois fois la rému­né­ra­tion annuelle de l’emploi sauvé. Avec, évi­dem­ment, un sur­coût pour le con­som­ma­teur, éva­lué par eux entre 15 et 70 mil­lions de dol­lars par an. D’autres étu­des cor­ro­bo­rent cette réa­lité. Pour tout cela, je vous dirige vers Franck Dedieu et Emma­nuel Lechy­pre, 101 idées reçues sur l’éco­no­mie, idée reçue numéro 12.

On pour­rait mul­ti­plié les exem­ples. La morale, c’est qu’il faut se défier des rai­son­ne­ments trop sim­plis­tes en éco­no­mie et ne pas céder au sirè­nes du popu­lisme facile. Il suf­fit d’enten­dre Zem­mour lorsqu’il en appelle au pro­tec­tion­nisme ; com­bien de fois l’ai-je entendu dire que la crise était pro­vo­quée par la mon­dia­li­sa­tion… Il est pour­tant clair qu’elle pro­vient sim­ple­ment d’une bulle immo­bi­lière ayant éclaté, mais à quoi bon les faits si l’actua­lité per­met de défen­dre n’importe quel agenda poli­ti­que !

lundi, 4 janvier 2010

Carnet n°37 - Et si la crise n'avait pas (tout à fait) l'origine que l'on croit...

Un éco­no­miste états-unien nous invite à modi­fier la per­cep­tion que nous avons des ori­gi­nes de l’actuelle crise des sub­pri­mes.

On croit géné­ra­le­ment que les prêts hypo­thé­cai­res accor­dés à des gens non sol­va­bles (les fameux sub­pri­mes) sont la cause de tous nos tra­cas. En réa­lité, ce ne serait pas le degré de sol­va­bi­lité des emprun­teurs, mais plu­tôt le type d’emprunt. Ainsi, les adjus­ta­ble rate mort­ga­ges (ARM, cré­dit immo­bi­liers hypo­thé­cai­res à taux d’inté­rêt varia­ble) sont les plus nom­breux à défaillir, qu’ils soient sub­prime aussi bien que prime, tan­dis que les fixed rate mort­gage (FRM, cré­dits immo­bi­liers hypo­thé­cai­res à taux d’inté­rêt fixe) tien­nent assez bien le choc, qu’ils soient sub­prime aussi bien que prime

C’est du moins ce qu’affirme l’éco­no­miste texan Stan J. Lie­bo­witz, relayé par Rea­son (avec un joli gra­phi­que bien par­lant, quoiqu’un peu petit — atten­tion, c’est en anglais !).

Et au fait, bonne année à tous !

samedi, 3 octobre 2009

Carnet n°29 - De 1929 à 2009, la France n'apprend jamais rien de son histoire !

La France ne paraît pas appren­dre de son his­toire.

Lors­que la crise de 1929 frappa le monde, la France se crut épar­gnée parce que le désas­tre sem­blait moins grand chez elle que chez ses voi­sins. On était loin des taux de chô­mage dignes de l’Eve­rest que subis­saient le Royaume-Uni, les États-Unis (25% en 1933) et sur­tout l’Alle­ma­gne (30% en 1932). On van­tait la dou­ceur de vivre de la France, un pays moins cor­rompu par le capi­ta­liste anglo-saxon et moins enva­hit par l’indus­trie ger­ma­ni­que. La France, dont la popu­la­tion était encore très rurale (le taux d’urba­ni­sa­tion n’attei­gnit 50% qu’en 1931), était plus à l’abri car son modèle se vou­lait plus pro­che d’une tra­di­tion illu­soire.

On sait aujourd’hui que la crise fut tout aussi péni­ble pour la France, même si elle prit des for­mes dif­fé­ren­tes. Cette expé­rience aurait dû pré­ve­nir nos hom­mes poli­ti­ques et toute la cohorte de com­men­ta­teurs qui sévis­sent dans ce pays, et les ame­ner à plus de cir­cons­pec­tion dans la pré­sente crise.

Au lieu de cela, nous avons encore entendu les habi­tuel­les fan­fa­ron­na­des sur le si mer­veilleux modèle-fran­çais-que-le-monde-entier-nous-envie, qui aurait agit comme un bou­clier magi­que ayant atté­nué les effets de la crise des sub­pri­mes. Chez nous, au moins, l’éco­no­mie sur­nage là où, par­tout ailleurs, elle se noie dans le nau­frage du Tita­nic de l’éco­no­mie mon­diale. Même The Eco­no­mist y alla de son petit cou­plet pour saluer l’excel­lence de la France…

Mal­heu­reu­se­ment, il sem­ble­rait bien que tout cela ne soit que de la pou­dre aux yeux, des man­tras pour se ras­su­rer et men­tir encore un peu plus aux Fran­çais. Lisez ce papier de l’iFRAP qui remet les cho­ses en place : la France est entrée en réces­sion comme les autres et ne se sin­gu­la­rise pas spé­cia­le­ment. Pire même, le niveau d’endet­te­ment des ména­ges fran­çais étant moin­dre que celui des ména­ges états-uniens, la catas­tro­phe aurait dû s’en trou­ver amoin­drie ici, or il n’en est rien. Cet autre arti­cle, tou­jours de l’iFRAP, sug­gère même que les Fran­çais sup­por­tent mora­le­ment moins bien la crise que les Bri­tan­ni­ques. Notre modèle néglige aussi ses effets psy­cho­lo­gi­ques, qui ne sont pour­tant pas des moin­dres…

Il est grand temps que tout le monde com­prenne que ce pays est aussi banal que n’importe quel autre !

lundi, 16 mars 2009

Carnet n°7 - Quelques idées reçues en économie, 1 : la bourse est méchante



J’ouvre une série de billets visant à tor­dre le cou à cer­tai­nes con­tre-véri­tés cou­ran­tes en éco­no­mie. Je ne sais com­bien j’en ferai au juste, ni selon quelle régu­la­rité. En tout cas, ils par­ti­ront tous d’un petit livre bien ins­truc­tif : Franck Dedieu, Emma­nuel Lechy­pre, 101 idées reçues sur l’éco­no­mie, Express Édi­tions, 2007.

Il s’agit d’un flo­ri­lège, pré­senté sous forme de fiches thé­ma­ti­ques, des arti­cles publiés dans L’Expan­sion dans la rubri­que « Idées reçues ». Je vous con­seille vive­ment la lec­ture de cet opus qui est loin de ser­vir la soupe aux libé­raux (mais qui ne le fait pas davan­tage à leurs enne­mis).

Idée reçue n°1 : la bourse est méchante



On le sait, les mar­chés finan­ciers sont loin d’avoir tou­jours un com­por­te­ment ration­nel. L’esprit de Panurge sem­ble plu­tôt y domi­ner, comme l’illus­trent les dif­fé­ren­tes bul­les qui ont jalonné l’his­toire de la finance. Des étu­des ont mon­tré des cho­ses par­fai­te­ment sur­pre­nan­tes. Par exem­ple, la météo­ro­lo­gie influe sur les per­for­man­ces bour­siè­res ; à New York la bourse est ainsi plus per­for­mante les jours enso­leillés que les jours maus­sa­des… La pleine Lune aussi a des effets néga­tifs. Cela suf­fit-il tou­te­fois à vouer la bourse aux gémo­nies ? D’aucuns l’aime­raient, mais, mal­heu­reu­se­ment pour eux, les cho­ses ne sont pas si sim­ples.

En ces temps de crise, on entend beau­coup de voix accu­ser les mar­chés finan­ciers. Or, c’est oublier que la crise n’est pas née chez eux et que, de façon géné­rale, les cri­ses finan­ciè­res ne sont pas les plus gra­ves. Selon le FMI, les cri­ses les plus redou­ta­bles sont les cri­ses immo­bi­liè­res. Car la pos­ses­sion d’impor­tants por­te­feuilles d’actions est peu répan­due, tan­dis qu’une pro­por­tion plus grande de la popu­la­tion pos­sède son loge­ment. Or, la crise des sub­pri­mes est bien une crise immo­bi­lière. C’est pour cela qu’elle est si dra­ma­ti­que.

La finance n’est pas res­pon­sa­ble des cri­ses les plus dra­ma­ti­ques. Elle ne l’est pas davan­tage des licen­cie­ments. Les licen­cie­ments bour­siers, par exem­ple, n’exis­tent nul part que dans les fan­tas­mes des adver­sai­res de la finance. Ainsi, les entre­pri­ses cotées qui ont pour stra­té­gie de réduire leur per­son­nel voient le cours de leurs actions dimi­nuer sur un hori­zon de 5 ans. Les mar­chés finan­ciers ne sont pas pour les licen­cie­ments ; ils ne sont pas con­tre non plus, d’ailleurs. Ils récom­pen­sent sim­ple­ment les entre­pri­ses qui déve­lop­pent des stra­té­gies de crois­sance à long terme, les entre­pri­ses qui savent s’adap­ter rapi­de­ment aux évo­lu­tions du mar­ché, quitte à sup­pri­mer des pos­tes. En revan­che, il n’appré­cient guère les entre­pri­ses dont la seule stra­té­gie est d’annon­cer des plans de licen­cie­ments, tout sim­ple­ment parce que réduire le per­son­nel n’est pas gage, à lui seul, d’une pros­pé­rité future de l’entre­prise.

Enfin, pour ter­mi­ner cette plai­doi­rie en faveur du Satan finan­cier, par­lons des hedge funds.

Les fonds d’arbi­trage (hedge funds donc) sont sou­vent vili­pen­dés. On les accuse de dés­ta­bi­li­ser le mar­ché. Or, bien au con­traire, ils con­cou­rent à le ren­dre plus sta­ble et plus effi­cace. Ces fonds repè­rent les situa­tions anor­ma­les sur les mar­chés finan­ciers et font le pari d’un retour à l’équi­li­bre. Par exem­ple, ils achè­tent lors­que les prix sont trop bas et ils ven­dent lors­que les prix sont trop hauts. Ils cor­ri­gent donc les désé­qui­li­bres, ren­dant le mar­ché plus fluide.

Notes :
Rédigé avec les idées reçues n°83, 85, 88 et 90 du livre de Dedieu et Lechy­pre.
Je recom­mande aussi la lec­ture très éclai­rante d’Augus­tin Lan­dier et David Thes­mar, Le Grand méchant mar­ché. Décryp­tage d’un fan­tasme fran­çais, Flam­ma­rion, 2007. Ouvrage dont j’ai déjà parlé sur mon ancien blog.

Illus­tra­tion :
La bourse de Paris, gra­vure du XIXème siè­cle.

samedi, 14 mars 2009

Carnet n°4 - Le mal hollandais de notre Caraïbe

Les régions tro­pi­ca­les, par l’alliance de la cha­leur et de l’humi­dité, sont pro­pi­ces au déve­lop­pe­ment de toute sorte de mias­mes et de mala­dies bizar­res. C’est un réel far­deau pour les popu­la­tions loca­les : mala­ria, oncho­cer­cose, schis­to­so­miase, mala­die de Cha­gas, try­pa­no­so­miase afri­caine, den­gue… Bref, à vous faire raf­fo­ler des rigueurs hiver­na­les des milieux tem­pé­rés, de leurs grip­pes et autres gas­tro-enté­ri­tes.

Récem­ment, j’ai appris l’exis­tence d’une autre mala­die : le mal hol­lan­dais. Or, il se trouve que ce mal frappe nos dépar­te­ments d’outre-mer. N’allez cepen­dant pas y voir une sorte de syphi­lis, ce mal napo­li­tain pour les Fran­çais, mais mal fran­çais pour les Espa­gnols, les Alle­mands, les Anglais… et les Ita­liens. En fait, ce mal n’a que peu à voir avec la santé humaine.

En réa­lité, il s’agit d’éco­no­mie.

La mala­die hol­lan­daise, ou Dutch disease, est un phé­no­mène éco­no­mi­que dom­ma­gea­ble qui affecta les Pays-Bas dans les années 1960 – d’où son nom, bien qu’on ait pu l’obser­ver dans l’Espa­gne du XVIème siè­cle ou dans nom­bre de pays en déve­lop­pe­ment. Que c’est-il passé ?

Au début des années 1960, d’impor­tants gise­ments de gaz natu­rel sont décou­verts en mer du Nord et dans la pro­vince de Gro­nin­gue. Les recet­tes d’expor­ta­tion de ce gaz pro­vo­què­rent l’appré­cia­tion de la mon­naie natio­nale. Du coup, les indus­tries manu­fac­tu­riè­res per­di­rent de leur com­pé­ti­ti­vité-prix et péri­cli­tè­rent… Belle illus­tra­tion de ce que la richesse natu­relle d’un pays n’en garan­tit nul­le­ment le déve­lop­pe­ment. Une facette de ce qu’on appelle aussi la malé­dic­tion des res­sour­ces natu­rel­les.

Mais, direz-vous, quel rap­port avec les Antilles ? On n’y trouve ni pétrole, ni gaz, ni or, ni dia­mants, ni rien qui res­sem­ble de prêt ou de loin à ces mau­di­tes riches­ses natu­rel­les ! Détrom­pez-vous : la prin­ci­pale res­source natu­relle de l’outre-mer, c’est la métro­pole.

Façon de par­ler, bien sûr. Mais, de fait, les sub­ven­tions et trans­ferts mas­sifs en pro­ve­nance de la métro­pole ont exac­te­ment le même effet éco­no­mi­que que la mala­die hol­lan­daise.

On pour­rait ajou­ter d’autres expli­ca­tions, comme l’exigüité du mar­ché local qui limite la divi­sion du tra­vail et favo­rise les situa­tions de mono­pole de fait. Mais j’en arrête ici avec ce petit retour sur des faits récents. Détour qui, je l’espère, vous aura ins­truit. Je ren­voie à ce papier d’Écono­claste, auquel je dois tout, et qui aura l’immense avan­tage de mon­trer que, con­cer­nant les récents pro­blè­mes en Gua­de­loupe, Mar­ti­ni­que et Réu­nion, il existe d’autres expli­ca­tions que le remâ­che­ment éter­nel de la traite et de l’escla­vage.

Illus­tra­tion :
Dra­peau offi­cieux de la Gua­de­loupe.