Une petite affaire sans grande gravité mais très révélatrice d’une erreur fréquente d’interprétation du libéralisme. Erreur qui, si l’on n’y prend garde, peut tout de même se révéler lourde de conséquences.
Suivez bien, je résume !
Franck Boizard, de la Lime, a publié hier un billet, intitulé « Le machisme ne passera pas », à propos d’un article publié sur Causeur. Cet article, d’une fort jolie éditrice répondant au nom de Charlotte Liébert-Hellman, commente la décision du metteur en scène Irina Brook de ne pas monter Dom Juan. La raison qu’elle invoque à ce choix, semble-t-il, est que Dom Juan « ne montrait que des femmes qui souffraient », il valait mieux adapter Don Quichotte…
Charlotte Liébert-Hellman trouve les raisons de ce choix, plus certainement que le choix lui-même, ridicules. Quoi ! Il y a du machisme dans Dom Juan, donc aux oubliettes Dom Juan ! Au moins, écrit-elle, du temps d’Ariane Mnouchkine, on jouait Dom Juan, même pour le critiquer, le maudire, au moins l’œuvre existait-elle. Désormais, un pas est franchi : il faut gommer ce qui du passé ne passe pas.
Franck Boizard, quant à lui, commente laconiquement :
Parmi les signes de notre décadence, je suis particulièrement sensible à ceux qui ont trait à la culture.
Le metteur en scène ne veut pas monter « Dom Juan parce que cette pièce ne montre que des femmes qui souffrent ». Je ne sais si c’est à rire ou à pleurer.
Là-dessus, un lecteur commente le propos de Franck Boizard en ces termes :
Chacun a des valeurs qu’il souhaite défendre ou avec lesquelles il ne veut pas avoir affaire, cette femme ne veut pas mettre en scène d’autres femmes qui souffrent, c’est son choix, elle en est libre, en tant que libéral je m’étonne que vous critiquiez ce genre de chose. Comme il a été dit, elle n’empêche personne de le faire, c’est juste qu’elle ne veut pas avoir à le faire elle.
Ce faisant, ce commentateur fait un contre-sens complet sur la signification de la tolérance libérale ; il n’est bien évidemment pas le seul à faire cette erreur, j’ai même assez fréquemment rencontré cette méprise et c’est pourquoi je profite de l’occasion pour en parler ici.
Tout libéral reconnaît la liberté de penser et de conscience. Il reconnaît aussi la liberté d’agir en conséquence, donc la liberté d’association, de réunion, de manifestation et d’expression. Il ne s’ensuit pourtant pas que le libéral se prive du droit d’émettre une opinion, fût-elle négative, sur une personne, un groupe de personnes ou un sujet quelconque. Ce serait même parfaitement incongru, car le libéral serait alors le seul à s’interdire d’appliquer les libertés qu’il reconnaît pourtant et que je viens d’évoquer.
La tolérance libérale ne consiste pas en une privation du droit de juger, d’opiner, de discriminer. Au contraire, le libéralisme tout entier vise à permettre quiconque de juger, opiner, discriminer qui il veut, ce qu’il veut, quand il veut. Le seul interdit est le recours à la coercition, c’est-à-dire à la violence, à la menace et à la tromperie.
Cette petite précision est d’une incalculable importance, car c’est elle qui sépare le libéralisme du relativisme et du politiquement correct.
En effet, le relativisme affirme que tout se vaut, qu’aucune hiérarchie ne saurait être faite entre rien ; le relativisme interdit surtout que quiconque ait l’outrecuidance de penser autrement et de le dire. Le libéralisme, s’il n’interdit pas l’expression d’une telle conviction, au demeurant auto-contradictoire, il ne la préconise pas davantage. Autrement dit, on peut aussi bien être libéral et relativiste que libéral et absolutiste. Ce qui suffit à faire du libéralisme autre chose que du relativisme. Pareillement, le libéralisme, de nature, ne frappe pas certains sujets, certains mots ou certaines idées d’interdits. Il n’est pas plus illibéral d’appeler un chat un chat que d’inventer toute une novlangue dans le dessein de ne pas heurter telle ou telle sensibilité (comme on dit aujourd’hui). Si bien que le libéralisme n’est pas non plus du politiquement correct.
Le libéralisme est le droit universel à la critique positive ou négative. N’importe quel libéral peut donc trouver n’importe quelle action, idée, personne ou parole ridicule et décadente, sublime et excellente. Ce n’est, en définitive, qu’une question de subjectivité, d’opinion, et émettre une simple opinion, quel que soit son degré de finesse et d’intelligence, ne sera jamais contraire au libéralisme – dans le cadre, toutefois, de la responsabilité de ses actes et de ses dires. C’est bien ce qui distingue le libéralisme du relativisme et du politiquement correct. C’est bien aussi ce qui en fait le gardien vigilant de nos si fragiles et si essentielles libertés.
Derniers commentaires
vendredi, 13 août 2010,12:51
mercredi, 11 août 2010,09:29
vendredi, 6 août 2010,11:49
vendredi, 23 juillet 2010,15:45
jeudi, 1 juillet 2010,12:26
lundi, 17 mai 2010,19:41
dimanche, 16 mai 2010,16:06
mercredi, 12 mai 2010,16:38
samedi, 8 mai 2010,16:09
jeudi, 6 mai 2010,20:40