Carnets libéraux

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Défense et illustration du libéralisme

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samedi, 25 avril 2009

Carnet n°22 - Libéralisme, relativisme, politiquement correct

Une petite affaire sans grande gra­vité mais très révé­la­trice d’une erreur fré­quente d’inter­pré­ta­tion du libé­ra­lisme. Erreur qui, si l’on n’y prend garde, peut tout de même se révé­ler lourde de con­sé­quen­ces.

Sui­vez bien, je résume !

Franck Boi­zard, de la Lime, a publié hier un billet, inti­tulé « Le machisme ne pas­sera pas », à pro­pos d’un arti­cle publié sur Cau­seur. Cet arti­cle, d’une fort jolie édi­trice répon­dant au nom de Char­lotte Lié­bert-Hell­man, com­mente la déci­sion du met­teur en scène Irina Brook de ne pas mon­ter Dom Juan. La rai­son qu’elle invo­que à ce choix, sem­ble-t-il, est que Dom Juan « ne mon­trait que des fem­mes qui souf­fraient », il valait mieux adap­ter Don Qui­chotte

Char­lotte Lié­bert-Hell­man trouve les rai­sons de ce choix, plus cer­tai­ne­ment que le choix lui-même, ridi­cu­les. Quoi ! Il y a du machisme dans Dom Juan, donc aux oubliet­tes Dom Juan ! Au moins, écrit-elle, du temps d’Ariane Mnou­ch­kine, on jouait Dom Juan, même pour le cri­ti­quer, le mau­dire, au moins l’œuvre exis­tait-elle. Désor­mais, un pas est fran­chi : il faut gom­mer ce qui du passé ne passe pas.

Franck Boi­zard, quant à lui, com­mente laco­ni­que­ment :

Parmi les signes de notre déca­dence, je suis par­ti­cu­liè­re­ment sen­si­ble à ceux qui ont trait à la cul­ture.

Le met­teur en scène ne veut pas mon­ter « Dom Juan parce que cette pièce ne mon­tre que des fem­mes qui souf­frent ». Je ne sais si c’est à rire ou à pleu­rer.


Là-des­sus, un lec­teur com­mente le pro­pos de Franck Boi­zard en ces ter­mes :

Cha­cun a des valeurs qu’il sou­haite défen­dre ou avec les­quel­les il ne veut pas avoir affaire, cette femme ne veut pas met­tre en scène d’autres fem­mes qui souf­frent, c’est son choix, elle en est libre, en tant que libé­ral je m’étonne que vous cri­ti­quiez ce genre de chose. Comme il a été dit, elle n’empê­che per­sonne de le faire, c’est juste qu’elle ne veut pas avoir à le faire elle.


Ce fai­sant, ce com­men­ta­teur fait un con­tre-sens com­plet sur la signi­fi­ca­tion de la tolé­rance libé­rale ; il n’est bien évi­dem­ment pas le seul à faire cette erreur, j’ai même assez fré­quem­ment ren­con­tré cette méprise et c’est pour­quoi je pro­fite de l’occa­sion pour en par­ler ici.

Tout libé­ral recon­naît la liberté de pen­ser et de cons­cience. Il recon­naît aussi la liberté d’agir en con­sé­quence, donc la liberté d’asso­cia­tion, de réu­nion, de mani­fes­ta­tion et d’expres­sion. Il ne s’ensuit pour­tant pas que le libé­ral se prive du droit d’émet­tre une opi­nion, fût-elle néga­tive, sur une per­sonne, un groupe de per­son­nes ou un sujet quel­con­que. Ce serait même par­fai­te­ment incon­gru, car le libé­ral serait alors le seul à s’inter­dire d’appli­quer les liber­tés qu’il recon­naît pour­tant et que je viens d’évo­quer.

La tolé­rance libé­rale ne con­siste pas en une pri­va­tion du droit de juger, d’opi­ner, de dis­cri­mi­ner. Au con­traire, le libé­ra­lisme tout entier vise à per­met­tre qui­con­que de juger, opi­ner, dis­cri­mi­ner qui il veut, ce qu’il veut, quand il veut. Le seul inter­dit est le recours à la coer­ci­tion, c’est-à-dire à la vio­lence, à la menace et à la trom­pe­rie.

Cette petite pré­ci­sion est d’une incal­cu­la­ble impor­tance, car c’est elle qui sépare le libé­ra­lisme du rela­ti­visme et du poli­ti­que­ment cor­rect.

En effet, le rela­ti­visme affirme que tout se vaut, qu’aucune hié­rar­chie ne sau­rait être faite entre rien ; le rela­ti­visme inter­dit sur­tout que qui­con­que ait l’outre­cui­dance de pen­ser autre­ment et de le dire. Le libé­ra­lisme, s’il n’inter­dit pas l’expres­sion d’une telle con­vic­tion, au demeu­rant auto-con­tra­dic­toire, il ne la pré­co­nise pas davan­tage. Autre­ment dit, on peut aussi bien être libé­ral et rela­ti­viste que libé­ral et abso­lu­tiste. Ce qui suf­fit à faire du libé­ra­lisme autre chose que du rela­ti­visme. Pareille­ment, le libé­ra­lisme, de nature, ne frappe pas cer­tains sujets, cer­tains mots ou cer­tai­nes idées d’inter­dits. Il n’est pas plus illi­bé­ral d’appe­ler un chat un chat que d’inven­ter toute une nov­lan­gue dans le des­sein de ne pas heur­ter telle ou telle sen­si­bi­lité (comme on dit aujourd’hui). Si bien que le libé­ra­lisme n’est pas non plus du poli­ti­que­ment cor­rect.

Le libé­ra­lisme est le droit uni­ver­sel à la cri­ti­que posi­tive ou néga­tive. N’importe quel libé­ral peut donc trou­ver n’importe quelle action, idée, per­sonne ou parole ridi­cule et déca­dente, sublime et excel­lente. Ce n’est, en défi­ni­tive, qu’une ques­tion de sub­jec­ti­vité, d’opi­nion, et émet­tre une sim­ple opi­nion, quel que soit son degré de finesse et d’intel­li­gence, ne sera jamais con­traire au libé­ra­lisme – dans le cadre, tou­te­fois, de la res­pon­sa­bi­lité de ses actes et de ses dires. C’est bien ce qui dis­tin­gue le libé­ra­lisme du rela­ti­visme et du poli­ti­que­ment cor­rect. C’est bien aussi ce qui en fait le gar­dien vigi­lant de nos si fra­gi­les et si essen­tiel­les liber­tés.

mardi, 31 mars 2009

Carnet n°16 - Il ne sert à rien de promettre ce que l'on ne peut tenir



« Un poli­ti­cien ne peut faire car­rière sans mémoire, car il doit se sou­ve­nir de tou­tes les pro­mes­ses qu’il lui faut oublier. » Fré­dé­ric Dard.

Jos­pin, dans un éclair de luci­dité pas­sa­ger, l’avait dit : l’État ne peut pas tout. Par ces sim­ples mots, lui, l’homme de gau­che, l’ancien trots­kiste, se mon­tra infi­ni­ment plus moderne que notre Altesse pré­si­den­tielle. Cette évi­dence lumi­neuse, et pour­tant si obs­cure pour tant de gens, que la puis­sance éta­ti­que est bor­née, Nico­las Sar­kozy ferait bien de la médi­ter lon­gue­ment.

C’est un vœux pieux, je le sais. Pour­tant je trouve très dan­ge­reuse cette manie sar­ko­zienne de pré­ten­dre pou­voir se mêler de tout, pou­voir régler tout. Ce tra­vers fut main­tes fois sou­li­gné et dénoncé. Mais, en ces temps de crise, je me demande quel­les con­sé­quen­ces cet acti­visme irrai­sonné pour­rait avoir.

Car plus le pré­si­dent s’agite, plus il mani­feste la vacuité de son impuis­sance. Alors qu’il pro­met tant, il accom­plit si peu, semant regrets et amer­tume, autant de grai­nes d’une colère gran­dis­sante.

Com­ment ne pas com­pren­dre ces sala­riés de Gan­drange ? Ils ont bien rai­son de fleu­rir une tombe frap­pée de l’épi­ta­phe : « Ici repo­sent les pro­mes­ses de Nico­las Sar­kozy ». Pour­quoi être allé dans cette usine pour offrir une pro­tec­tion dont l’État est abso­lu­ment inca­pa­ble ? C’est irres­pon­sa­ble.

C’est dégueu­lasse, même. Le poli­ti­que s’est payé la tête de pau­vres types cha­hu­tés par la vie, juste pour son image, son aura de Grand Mani­tou à la sor­cel­le­rie sal­va­trice. Un tel com­por­te­ment ne peut ins­pi­rer que dégoût et indi­gnité. Car Sar­kozy ne pou­vait pas ne pas savoir, ou bien il se ber­çait d’illu­sions – ce qui n’est guère plus glo­rieux.

Fina­le­ment, Mit­tal fera plus pour ces tra­vailleurs par des solu­tions de repla­ce­ment que le soi-disant super­pré­si­dent de la Répu­bli­que.

Para­doxa­le­ment, c’est pour des cho­ses comme cela que je suis libé­ral. Le libé­ra­lisme ne fait aucune pro­messe. Il ne met rien de gran­diose dans ce qui n’en mérite pas. C’est ainsi qu’il évite la gran­di­lo­quence pom­peuse et infa­tuée de nos diri­geants. Ces der­niers seraient bien plus subli­mes s’ils avouaient l’éten­due de leur impuis­sance, comme Jos­pin en son temps. Les gens s’aper­ce­vraient que non, fina­le­ment ce n’est pas un drame cette fai­blesse éta­ti­que. Fina­le­ment, ils ver­raient que c’est même une béné­dic­tion.

Hélas ! Les cho­ses sont ainsi fai­tes que le monde poli­ti­que est le royaume de l’hubris. Même dans la Répu­bli­que laï­que, les sei­gneurs qui nous com­man­dent en res­tent au tou­ché des écrouel­les. La rai­son sem­ble avoir déserté défi­ni­ti­ve­ment le champ du pou­voir. J’ai la fai­blesse de pen­ser qu’avec ses âne­ries poli­ti­ques, Sar­kozy fait plus pour le NPA que n’importe quelle appa­ri­tion de Besan­ce­not sur un divan rouge à la télé. Pour l’homme auto­pro­clamé de la rup­ture, c’est tris­te­ment pathé­ti­que.

Source :
Rédac­tion en ligne, « L’usine Mit­tal de Gan­drange ferme défi­ni­ti­ve­ment ses por­tes », 31 mars 2009, Le Point.

jeudi, 12 mars 2009

Carnet n°1 - Le libéralisme élève l'homme

Maintenant que je suis reparti dans la grande aventure du blogging, il se pose la question cruciale. Ce n'est pas tout que d'avoir changé l'hébergeur, l'aspect et le nom du site, ni même d'avoir longuement réfléchi à l'opportunité de continuer. Car tout cela est fort beau, mais il faut maintenant écrire...

D'où la question angoissante du nouveau premier billet : de quoi vais-je bien pouvoir gnognoter ?

C'est étrange cette question parce que, durant le temps de latence précédant la mise en ligne des Carnets libéraux, j'avais écrit le brouillon de dix billets, pensant que cela faciliterait le (re)démarrage...

Manifestement non.

Alors j'ai décidé, modestement, de commencer par une défense et illustration du libéralisme. Allons-y, c'est très simple.

Dernièrement, je lisais le récent livre de Jacques Marseille, L'Argent des Français. Les chiffres et les mythes. Ouvrage que je vous recommande tant il est instructif, même si on pourrait lui faire pas mal de reproches.

Jacques Marseille y relate une expérience qu'il fait avec ses étudiants. Il leur demande de comparer deux pays imaginaires. Au départ, dans les deux pays, la distribution des revenus est identique : le décile le plus riche gagne 100, le décile le plus pauvre gagne 10. Mais voici que le temps fait évoluer différemment les choses. Dans le premier pays, le décile le plus fortuné gagne 2000, tandis que le plus pauvre 150 ; dans le second pays, le premier décile gagne 150 et le dernier 30. 

Entre ces deux pays imaginaires, la différence est évidente. Dans les deux cas les revenus de tous ont augmenté. Mais dans le premier pays, la hausse est plus forte que dans l'autre, et l'inégalité entre le premier et le dernier décile s'est profondément creusée. 

Voici la question que Marseille pose à ses étudiants : vers lequel de ces deux pays va votre préférence ?

Eh bien, la majorité des étudiants préfère le second pays, celui où les revenus ont le moins augmenté et où les inégalités se sont le moins creusées...

Ce petit jeu est confirmé par des études plus sérieuses. Par exemple, Richard Layard, le fondateur du Center for Economic Performance à la London School of Economics, montre qu'au-delà d'un revenu de 20 000 dollars par tête, l'augmentation de la richesse ne crée plus le bonheur. En effet, blasés, les individus ne se satisfont de cet enrichissement qu'à condition que leur revenu augmente plus vite que celui de ceux à qui ils se comparent...

Autrement dit, la plupart des gens préfèrent un pays plus égalitaire mais moins riche, qu'un pays plus riche mais moins égalitaire.

Est-ce raisonnable ? À l’évidence, non. Cette tendance est parfaitement destructrice. En poussant la logique jusqu'au bout, on pourrait dire que les gens préfèrent la misère, pourvu qu’elle soit équitablement partagée, à l’opulence si celle-ci est inégale. C’est vraiment débile, surtout lorsque l’on mesure concrètement les effets de la pauvreté : ignorance, mauvaise alimentation, mauvais logement, réduction des loisirs et, finalement, vie courte. Malgré cela, les gens semblent dotés d'une puissante inclination vers la logique du perdant-perdant : je veux bien perdre, si cela t'empêche de gagner... On comprend bien le succès qu'a pu rencontrer le communisme.

Choisir la pauvreté à l’abondance, toute de même ! Et par jalousie sociale...

Le libéralisme, quant à lui, est certainement imparfait. Au moins conduit-il l’individu à se poser les bonnes questions : ai-je fait ce qui est bon pour moi ? Ai-je amélioré ma situation ? Pour y répondre, nul besoin de lorgner jalousement sur le jardin du voisin. Surtout, il nous apprend que l'homme ne saurait trouver son accomplissement dans l'argent. L'argent est un moyen, jamais une fin car, ce qui caractérise l'être humain, c'est l'infinie variété des mobiles qui l'animent dans l'action.