
J’y suis allé fort dubitatif. Il y avait de quoi. Les critiques, pourtant, étaient unanimement positives : une comédie irrésistible, 1h30 de rigolade assurée, un traitement fin et délicat du sujet… Le film avait été encensé au 20 heures de TF1…
Mais voilà, j’ai très souvent un a priori négatif lorsqu’un film est porté aux nues par les journaux télévisés. C’est certainement injuste, mais c’est ainsi ; on ne peut se défaire complètement de tous ses préjugés ! Il faut dire que le thème m’apparaissait suspect. Jean-Gabriel, un Antillais désargenté, marié à une Blanche et vivant à Créteil, décide d’emmener toute sa petite famille au ski…
Je parle bien sûr de La Première étoile, qui est sorti en salle mercredi dernier.
Bien que métissé antillais, je n’ai aucune sympathie particulière pour les Antilles et les Antillais. Ce n’est pas mon univers culturel. C’est dire si la couleur locale du film m’attirait… Surtout, je craignais de tomber sur une production bien politiquement correcte, avec tous les clichés antiracistes et toutes les blagues bien lourdes qu’on peut imaginer s’agissant de nègres sortis de leur cité pour skier sur les blanches cimes de la montagne. Je pensais même que si les journalistes avaient fait une telle promotion du film, c’était bien là l’indice d’un prurit bien pensant à éviter absolument.
Bref, que c’était le dernier film sorti avec des Nègres dedans.
J’y suis quand même allé parce que c’était une sortie en famille, et que c’était une bonne occasion de revoir mes parents.
Eh bien, si je dois vous donner un conseil, c’est bien de ne pas manquer cette pépite cinématographique. Parce que c’est, tout simplement, un bon film.
Mes préventions se sont révélées largement infondées. Bien sûr, le racisme, comme thématique, n’est pas absent, mais sa présence est légère et le ton n’est pas moralisateur. Aucune lourdeur, en fait, même dans les ressorts comiques. On rit surtout des tics et travers culturels antillais (l’accent, les expressions, la gestuelle, etc., qui n’ont pas manqué de m’évoquer certains membres de ma famille, Firmine Richard est, sur ce point, tout simplement excellente dans le rôle de la grand-mère qui ne s’en laisse pas compter). Cette comédie moque surtout, avec beaucoup de tendresse, le touchant ridicule d’une famille populaire que se retrouve, décalée, dans un univers qui n’est pas le sien, mais qui est bien décidée à profiter de ces instants de bonheur.
Ce n’est toutefois pas qu’une simple comédie où l’on rirait à gorge déployée. On rit, c’est vrai, et assez souvent ; le film, sans être d’un rythme endiablé, ne souffre pas de longueurs. Beaucoup de questions sont abordées, avec une grande délicatesse et pas mal d’émotion, comme les relations père-fils et les difficultés du couple face à la dureté de la vie. Cela en fait une comédie intelligente, servie par un jeu d’acteurs irréprochable et une musique efficace.
Il y a néanmoins une chose qui m’a fortement agacé. Ce n’est pas vraiment un défaut du film, c’est plutôt que le film révèle une évolution de fond de nos sociétés qui a le don de m’exaspérer au plu haut point.
Jean-Gabriel, le héros, est très immature. Il vit de petits boulots tout en rêvant de travailler à la radio. Il passe aussi son temps et son maigre argent à parier sur les chevaux, laissant sa femme travailler comme une damnée pour subvenir aux besoins de la famille. Bien sûr, elle ne le supporte plus. Et lorsque, dans un accès d’enthousiasme irréfléchi, Jean-Gabriel promet à ses enfants de les emmener au ski pour les vacances, c’est le goute d’eau qui fait déborder le vase. Pour notre héros, réussir ces vacances, c’est aussi regagner l’amour de sa femme et sauver sa famille.
Durant la séance, je n’ai pu m’empêcher de penser aux romans d’apprentissage du XIXème siècle. Bien sûr, ce n’est pas tout à fait pareil, mais Jean-Gabriel fait bel et bien un apprentissage : celui de la responsabilité (au lieu de celui de l’amour et des règles de la société). Seulement, il a 37 ou 38 ans… C’est un peu tard tout de même… Je ne vous dis pas le nombre de fois que je me suis étranglé en l’entendant supplier sa femme, qui n’est pas venue à la montagne, de les rejoindre car il s’avoue incapable de faire face seul.
Ce film, à sa manière, illustre la disparition du père et du mari. Bref, de l’homme.
Je n’ignore pas qu’il s’agit sans doute de dépeindre un travers assez présent chez les Antillais de sexe masculin, qui est de ne pas assumer leur progéniture. Mais Jean-Gabriel n’est pas réellement de cette race-là. Il est bel et bien marié et il a désiré sa famille. C’est simplement qu’il n’a pas la maturité pour s’en occuper, et c’est sa femme qui fait tout. Finalement, Jean-Gabriel n’est que le plus grand des enfants de la famille, à la grande exaspération de son grand fils, un adolescent qui aimerait avoir un vrai modèle paternel, et non ce looser maladroit.
Je suppose que cette immaturité masculine mise en scène est censée rendre le personnage plus attachant, une sorte d’anti-héros sympathique. Moi, cela m’agace. Je vis seul, et je suis parfaitement capable de faire à manger, de laver mon linge, de faire le ménage… Je sais m’occuper de gosses, je le fais tous les jours en cours, et ils ne sont pas commodes ! A contrario, je ne suis pas sûr que toutes les femmes modernes soient aussi responsables et autonomes que leurs mères, je veux dire qu’elles sachent cuisiner, tenir un intérieur, etc. (Je le vois bien à midi, au collège : assez rares sont celles qui, ne mangeant pas à l’infecte cantine, se font leur propre plat, c’est surgelé et compagnie, pas très éloigné de ce que ferait un mec forcément paresseux.) Cette dévalorisation unilatérale de l’homme m’énerve. Dévirilisation, même, puisque Jean-Gabriel n’est rien sans sa femme et qu’à 37 ans, il doit faire un voyage initiatique pour revenir sur terre, devenir l’homme qu’il aurait déjà dû être.
Je n’ai pas aimé l’image du père et de l’homme renvoyée par le film. C’est l’un des ressorts comiques, je sais bien. C’est également bon d’avoir autre chose que des modèles de surhommes tout aussi répétitifs qu’irréalistes. Et la dérision à du bon, je sais cela aussi. Mais je sais malheureusement que cette image infantile du père et de l’homme n’est pas qu’un procédé comique, c’est l’air du temps. Un air bien loin de la comédie à la vérité, et plus proche d’un pesant requiem.
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