Carnets libéraux

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mercredi, 27 janvier 2010

Carnet n°48 - Disney se met au noir


Peut-être avez-vous vu les affi­ches pour le pro­chain Dis­ney. Si c’est le cas, vous aurez cons­taté que l’héroïne… est noire.

Sin­cè­re­ment, cela m’a fait un choc. Un peu comme la pre­mière fois que je suis entrée dans une bou­lan­ge­rie tenue par un Arabe. Je suis resté un ins­tant inter­dit en me disant : Com­ment ? Ces gens-là tien­nent des bou­lan­ge­ries… ? Depuis, je m’en suis remis et la bou­lan­ge­rie où je vais régu­liè­re­ment ache­ter mon pain est elle aussi tenue par des Ara­bes – musul­mans de sur­croît.

Quand on dit Dis­ney, on pense à Blan­che-Neige, à Cen­drillon ou encore à la Belle et la Bête. Bref, de bel­les his­toi­res, sou­vent ins­pi­rées des con­tes tra­di­tion­nels de l’Europe. Donc, passe encore des ani­maux comme dans Robin des Bois, Les Aris­to­chats ou Le Roi lion, passe encore des êtres mi-humains mi-ani­maux, comme Ariel la petite sirène, mais une prin­cesse noire…

C’est mar­rant com­bien les ima­ges pré­con­çues infor­ment nos com­por­te­ments et notre res­senti. Pour­quoi, après tout, ne pas avoir une prin­cesse noire – pour­quoi, après tout, ne pas avoir de bou­lan­ger arabe ? Sur­tout lors­que l’his­toire se déroule à la Nou­velle-Orléans ? Cer­tains grin­cheux y ver­ront cer­tai­ne­ment l’expres­sion d’une metis­so­cra­tie infecte (parce que le prince-gre­nouille est blanc). Mais enfin, le métis­sage est aussi une réa­lité de nos socié­tés (moi qui suis métisse, je ne vais pas dire le con­traire), dès lors pour­quoi fau­drait-il faire comme s’il n’exis­tait pas ?

Bien entendu, une prin­cesse noire et un prince-gre­nouille blanc ne ren­dront pas ce Dis­ney meilleur qu’un autre. Et je ne pren­drais pas la peine d’aller le véri­fier par moi-même : cela fait belle lurette que j’ai décro­ché des Dis­ney.

Source :

Jean-Paul Chaillet, « Dis­ney intro­nise sa pre­mière prin­cesse noire », Le Figaro, 27/01/2010.

mardi, 26 janvier 2010

Carnet n°47 - L'argent du grand emprunt fait se serrer la ceinture

État nau­fragé dans un océan de det­tes


Pas­sa­ble­ment endetté, l’État fran­çais s’est mis en tête de s’endet­ter davan­tage encore, pour pré­pa­rer l’ave­nir nous dit-on… Trente-cinq mil­liards d’euros, en voilà une somme qu’elle devrait don­ner les cou­dées fran­ches à la France.

C’est donc assez cocasse de voir que le pre­mier effet du grand emprunt de Sar­kozy… est d’entraî­ner des res­tric­tions bud­gé­tai­res !

Bercy a ainsi rogné d’envi­ron 2% le bud­get des minis­tère, qui devront éco­no­mi­ser sur leurs frais de fonc­tion­ne­ment (mais pas tou­che à la masse sala­riale, faut pas pous­ser !). Tout cela fait un petit 500 mil­lions d’euros tout de même.

Bah oui, parce que, voyez-vous, un emprunt, ça fait des inté­rêts…

Et figu­rez-vous qu’en 2011, la charge des ces inté­rêts dépas­sera les 600 mil­lions d’euros. Ce petit pac­tole, bien sûr, vien­dra s’ajou­ter aux déjà mas­sifs 50 mil­liards (à la lou­che) que repré­sen­tent les inté­rêts des det­tes accu­mu­lées par le passé… Mais comme notre bien aimé pré­si­dent a dit qu’il n’aug­men­tera pas les impôts, eh bien il faut bien rogner dans les minis­tè­res pour absor­ber le sur­coût des bêti­ses que l’ont fait.

Alors voilà l’effet que cela me sug­gère. Finan­ciè­re­ment exsan­gue par des années de gabe­gies, de mau­vaise ges­tion, de réfor­mes ratées si pas avor­tées, n’ayant plus guère les moyens de jouer le rôle ambi­tieux de cen­tre de tout qu’il se donne, l’État n’a rien trouvé de mieux que de fuir en avant, tout en éco­pant à la petite cuillère le sur­plus d’eau que son navire prend de toute part.

Ça pro­met.

Source :
Marie Visot, « Bercy met les minis­tè­res au régime sec », Le Figaro, 26/01/2010.

vendredi, 22 janvier 2010

Carnet n°46 - Les traders de la politique

Existe-t-il plus veule qu’un homme poli­ti­que ?

Ces gens sont tou­jours prompts à déci­der de ce que les autres doi­vent faire, tou­jours la main sur le cœur et l’inté­rêt géné­ral aux lèvres… Pour­tant, à regar­der de plus prêt, on trouve incom­pé­tence, ama­teu­risme, mal­hon­nê­teté et vilé­nie pres­que à tous les éta­ges.

Pour exem­ple, le rocam­bo­les­que autant que pathé­ti­que feuille­ton de l’HADOPI, dont un suc­cu­lent et tor­dant résumé nous est pro­posé ici. (Je remer­cie au pas­sage Chi­tah pour le bon moment qu’il m’a per­mis de pas­ser !)

Pour un autre exem­ple, lisez cette chro­ni­que de lec­ture de Bog­dan Cali­nescu : vous rigo­le­rez bien, désor­mais, en enten­dant un poli­ti­que fus­ti­ger les patrons voyous qui délo­ca­li­sent ou les tra­ders fous avi­des de fric.

La poli­ti­que, ou l’art du fai­tes-ce-que-je-dis-mais-pas-ce-que-je-fais sans en avoir l’air.

jeudi, 21 janvier 2010

Carnets n°45 - Divers

En ce moment, les tui­les me tom­bent des­sus comme sur la tête des sol­dats un cer­tain jour de juin 1788 à Gre­no­ble… Pour com­men­cer, j’ai eu un acci­dent de voi­ture à cause de la neige la semaine der­nière (rien de bien grave, mais un bon petit malus et un capot à refaire). Ensuite, j’ai crevé un pneu en allant tra­vailler ce matin. Enfin, j’ai oublié le pâtes sur le feu en rédi­geant ce billet…

Bref.

Je pro­fite juste de la grève d’aujourd’hui, que je n’ai pas faite et que peu de mes col­lè­gues ont sui­vie, pour indi­quer un petit billet fort sym­pa­thi­que avec le SNES.

J’ajoute éga­le­ment une petite pen­sée émue pour Cathy Sar­raï, alias Super Nanny, qui nous a quitté hier à seu­le­ment 47 ans. Nulle iro­nie dans ces paro­les, ni aucun humour déplacé. Ça peut paraî­tre bizarre mais je trou­vais qu’elle était un per­son­nage très sym­pa­thi­que du PAF. J’aimais bien regar­der de temps en temps son émis­sion, quoi que j’ai pu en pen­ser par ailleurs…

Le plus amu­sant c’est que nom­bre de mes col­lè­gues ont réagi de la même façon. Quant aux élè­ves, n’en par­lons même pas…

jeudi, 14 janvier 2010

Carnet n°44 - De hauts cris d'orfraie pour rien

Mal­gré le débat sur l’iden­tité natio­nale, le FN devien­drait-il de moins en moins gla­mour ?



On s’est beau­coup étran­glé du débat lancé par Éric Bes­son. Débat­tre de l’iden­tité natio­nale, c’était for­cé­ment faire le jeu de l’extrême droite, stig­ma­ti­ser tel ou tel com­po­sante de la société, ouvrir la boîte de Pan­dore, fécon­der de nou­veau le ven­tre déjà tou­jours fécond de la bête immonde, etc.

Bref, à en croire cer­tains, la France était en grand péril de fas­ci­sa­tion immi­nente.

Pour ma part, j’en suis venu à la con­clu­sion que, s’il n’y a pas de mal à aimer son pays, l’État ne devrait pas se mêler de le savoir. Ce n’est pas son pro­blème que les gens aiment ou non la France, il devrait sur­tout veiller à faire appli­quer le droit. Per­son­nel­le­ment, je pré­fère un sup­por­ter de l’Algé­rie qui me laisse en paix à un fer­vent des Bleus qui me pique mes affai­res. Sim­ple ques­tion de goût, j’en con­viens.

Mais qu’apprend-on récem­ment ? Que 48% des Fran­çais se désin­té­res­se­raient du débat et pres­que autant jugent qu’il a dérivé de ses objec­tifs ini­tiaux… Voyez com­bien les Fran­çais sont ron­gés par la xéno­pho­bie !

Il y a mieux encore. Selon un autre son­dage, 77% des Fran­çais désap­prou­ve­raient les idées du Front natio­nal. Et le plus mar­quant, c’est que cette opi­nion est en pro­gres­sion depuis 2006, où seu­le­ment 70% des Fran­çais la par­ta­geaient. Le FN sem­ble donc décro­cher quel­que peu car seuls 18% des Fran­çais adhè­rent à ses idées, con­tre habi­tuel­le­ment 22 à 24%. Cette désaf­fec­tion frappe la tota­lité des thè­mes-clés du parti fron­tiste, comme l’immi­gra­tion, l’insé­cu­rité, etc.

Ici encore, nous pou­vons cons­ta­ter à quel point l’ombre gam­mée plane sur notre pays !

Tou­tes ces nou­vel­les devraient faire ron­ron­ner de plai­sir nos anti­ra­cis­tes et autres ver­tueux de ser­vice. Ils devraient même y trou­ver quel­que matière à se tran­quilli­ser. Que nenni ! Il s’en trouve encore pour s’offus­quer à grand bruit du débat de ce soir entre Éric Bes­son et, hor­reur des hor­reurs, Marine Le Pen. C’est qu’on ne se passe pas si faci­le­ment d’un repous­soir aussi com­mode que le Front natio­nal…

mardi, 12 janvier 2010

Carnet n°43 - Grande nouvelle : il existerait un fond au gouffre du déficit !


Figu­rez-vous, « en France, le niveau de dépen­ses publi­ques par habi­tant est de 16.500 euros. Ce chif­fre aug­mente de 500 à 600 euros par habi­tant cha­que année ». C’est Éric Woerth qui le dit. Alors, pen­sez-vous, il serait grand temps de se dire que, peut-être en fin de compte, depuis 35 ans que l’État cumule les det­tes, il est néces­saire de se pen­cher sérieu­se­ment sur la ques­tion…

Sur­tout qu’entre plan de relance et Grand Emprunt Bidule Chouette, il n’est plus guère urgent d’atten­dre. (Enfin, c’est juste assez amu­sant, le déca­lage entre ces préoc­cu­pa­tions nou­vel­les et la poli­ti­que réelle, qui con­siste à emprun­ter 188 mil­liards d’euros en 2010, après en avoir emprunté 165 mil­liards en 2009).

Alors on lor­gne sur le modèle alle­mand. Dans ce pays, la cons­ti­tu­tion enca­dre sévè­re­ment la poli­ti­que gou­ver­ne­men­tale. Ainsi, Ber­lin doit réduire son défi­cit à par­tir de 2011 de 10 mil­liards d’euros par an jusqu’en 2016. Là, il devra se limi­ter à 0,35% du PIB… Même Thierry Bre­ton, illus­tre devan­cier de Woerth aux Finan­ces, a récem­ment défendu ce modèle. Que ne l’a-t-il fait du temps qu’il gérait le por­te­feuille éta­ti­que ?

C’est assez étrange cette sou­daine pous­sée de fiè­vre. Car depuis le temps que la France fait du défi­cit et qu’on nous répète que la dette, voyez-vous, ça ne pose pas de pro­blème… tant qu’on trouve des prê­teurs, eh bien tout avait un petit air de nor­ma­lité. Cela aurait même été bizarre, voire incon­ve­nant, qu’on pré­sen­tât un bud­get équi­li­bré ! Il est vrai que, de loin en loin, quel­ques voix dis­cor­dan­tes et inquiè­tes se fai­saient enten­dre, pour dire que, quand même bon, il fau­drait s’inquié­ter, que la charge des inté­rêts pèse de plus en plus lourd, que les det­tes d’aujourd’hui sont les impôts de demain (mais pas cette fois-ci, jure-t-on en haut lieu), que tout cela met au jour les dys­fonc­tion­ne­ments de l’État, etc. Mais, tou­jours, ce vain tumulte retom­bait aussi rapi­de­ment qu’il ne s’était élevé.

Peut-on vrai­ment com­men­cer à croire que les récents excès sont l’aube radieuse d’une sagesse future ? Les poli­ti­ques céde­ront-ils aux admo­nes­ta­tions de l’agence Fitch ? J’aime­rais le croire, mais avec les zigo­tos qui nous gou­ver­nent, je pré­fère me méfier. En tout cas, il ris­que d’y avoir pas mal de sport… et de lar­mes.

vendredi, 8 janvier 2010

Carnet n°42 - Le Portugal ? Qui l'eut cru !

Finie la cari­ca­ture du gros Por­tu­gais poilu et macho ? En tout cas le Por­tu­gal sem­ble sur le point de léga­li­ser le mariage d’homo­sexuels. Après la Bel­gi­que, l’Espa­gne, Les Pays-Bas, la Nor­vège et la Suède, le Por­tu­gal devien­drait ainsi le sixième pays euro­péen à recon­naî­tre les épou­sailles d’inver­tis.

C’est une bonne nou­velle, car il n’existe pas de bon­nes rai­sons pour qu’un État, quel qu’il soit, décide de qui peut épou­ser qui, tant que ce sont deux adul­tes con­sen­tants, tout en en pro­fi­tant pour faire tout un tas de dif­fé­ren­ces léga­les. C’est aussi une bonne chose que la pro­po­si­tion de refe­ren­dum, faite par l’oppo­si­tion, ne soit pas pas­sée. Car ce n’est pas davan­tage l’affaire des gens que de savoir qui se mar­rie avec qui. (Et c’est jus­te­ment parce que ce n’est pas l’affaire des gens que ça ne peut pas être celle de l’État, d’ailleurs.)

L’Église catho­li­que peut, elle, fort bien refu­ser de marier des homo­sexuels. C’est par­fai­te­ment natu­rel, cela étant con­traire à ses croyan­ces ; croyan­ces qu’elle seule peut déci­der de faire évo­luer ou pas. Je trouve fran­che­ment puants ceux qui s’en pren­nent à elle, en l’accu­sant d’être rétro­grade parce qu’elle refuse de marier les pédé­ras­tes. Cette manie idiote de n’avoir qu’une lec­ture pro­gres­siste des droits humains, c’est mon­trer n’avoir rien com­pris et c’est adop­ter, sou­vent, une atti­tude bien plus into­lé­rante et rétro­grade que celle que l’on prête à l’Église.

Soit dit en pas­sant, l’atti­tude quel­que peu revan­charde du Pre­mier minis­tre por­tu­gais (« Cette loi vise à répa­rer des décen­nies d’injus­ti­ces fai­tes aux homo­sexuels ») est aussi assez ridi­cule dans son genre…

jeudi, 7 janvier 2010

Carnet n°41 - Comment appelle-t-on des peuples qui veulent vivre ensemble ?

Place de la Nation à Paris.


Dans Le Pari­sien, Éric Bes­son a fait une décla­ra­tion des plus ahu­ris­san­tes. Il a dit :

la France n’est ni un peu­ple, ni une lan­gue, ni un ter­ri­toire, ni une reli­gion, c’est un con­glo­mé­rat de peu­ples qui veu­lent vivre ensem­ble. Il n’y a pas de Fran­çais de sou­che, il n’y a qu’une France de métis­sage

Moi, je me demande bien ce qu’est un con­glo­mé­rat de peu­ples qui veu­lent vivre ensem­ble si ce n’est… un peu­ple, jus­te­ment. Sinon, ils ne veu­lent pas vivre ensem­ble, mais jux­ta­po­sés tout au plus.

Après tout, si on revient à la défi­ni­tion que Renan donne de la nation – vous savez, ce plé­bis­cite de tous les jours – l’exis­tence d’un peu­ple est quel­que peu auto-réa­li­sa­trice. C’est-à-dire qu’un peu­ple n’existe vrai­ment qu’à par­tir du moment où ceux qui le com­po­sent décla­rent qu’il existe et qu’ils lui appar­tien­nent, quel­les que soient par ailleurs les cau­ses de ce sen­ti­ment.

Donc, plu­sieurs peu­ples qui veu­lent vivre ensem­ble, cela fait bel et bien un peu­ple, par le fait même qu’ils veu­lent vivre ensem­ble ; et lors­que ce peu­ple se dote de pou­voirs poli­ti­ques, il forme une nation. La décla­ra­tion d’Éric Bes­son est par­fai­te­ment vide de sens !

À moins qu’il ait voulu sin­ger l’inci­pit de L’His­toire de France, publiée en 1924 par Jac­ques Bain­ville. Une hypo­thèse pas si ridi­cule…, mais je vous laisse alors mesu­rer la dif­fé­rence de style :

Il y a pro­ba­ble­ment des cen­tai­nes de siè­cles que l’Homme s’est répandu sur la terre. Au-delà de 2.500 ans, les ori­gi­nes de la France se per­dent dans les con­jec­tu­res et dans la nuit. Une vaste période téné­breuse pré­cède notre his­toire. Déjà, sur le sol de notre pays, des migra­tions et des con­quê­tes s’étaient suc­cédé, jusqu’au moment où les Gaëls et Gau­lois devin­rent les maî­tres, chas­sant les occu­pants qu’ils avaient trou­vés ou se mêlant à eux. Ces occu­pants étaient les Ligu­res et les Ibè­res, bruns et de sta­ture moyenne, qui cons­ti­tuent encore le fond de la popu­la­tion fran­çaise. La tra­di­tion des drui­des ensei­gnait qu’une par­tie des Gau­lois était indi­gène, l’autre venue du Nord et d’outre-Rhin, car le Rhin a tou­jours paru la limite des Gau­les. Ainsi, la fusion des races a com­mencé dès les âges pré­his­to­ri­ques. Le peu­ple fran­çais est un com­posé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation.

Où l’on note insi­dieu­se­ment qu’à cette épo­que, cer­tai­ne­ment recu­lée et bar­bare, où Bain­ville écrit, on n’a guère de mal à con­si­dé­rer que plu­sieurs peu­ples, voire plu­sieurs races, qui se mélan­gent peu­vent for­mer… une nation. Par quelle magie cela serait-il devenu impos­si­ble ?

mercredi, 6 janvier 2010

Carnet n°40 - L'égoïsme des grandes écoles

Valéry Pécresse exhorte les gran­des éco­les à accep­ter 30% d’élè­ves bour­siers. « N’ayez pas peur » leur a-t-elle dit… Mais voilà, la Con­fé­rence des Gran­des Éco­les s’y refuse caté­go­ri­que­ment : « L’admis­sion dans les gran­des éco­les est basée sur le mérite. […] Toute autre poli­ti­que amè­ne­rait iné­vi­ta­ble­ment d’une part la baisse du niveau moyen, d’autre part l’iden­ti­fi­ca­tion par les employeurs, parmi les pro­fils de sor­tie, que tou­tes les voies d’accès dans la même école ne se valent pas »

Cette réponse fait fré­mir de rage le patron de Science Po Paris, Richard Des­coings, qui la juge car­ré­ment « anti­so­ciale dans toute sa fran­chise » (allez com­pren­dre : est-ce à dire qu’il est plus social d’être hypo­crite ?) et Yazid Sabeg, qui sem­ble y voir une insulte aux pau­vres que l’on con­si­dé­re­rait comme un dan­ger pour le niveau sco­laire des gran­des éco­les…Yazid Sabeg pour­suit en disant que les gran­des éco­les sont sou­mi­ses aux orien­ta­tions poli­ti­ques pri­ses par le pou­voir. Or, parmi ces orien­ta­tions, il y a l’ouver­ture sociale, donc…

Moi j’ai plu­tôt envie de répon­dre que les gran­des éco­les (comme les uni­ver­si­tés d’ailleurs) devraient res­ter libres de recru­ter comme elles le sou­hai­tent – ce qui, il est vrai, devrait impli­quer la sup­pres­sion de toute forme de sub­ven­tion. Au lieu de les fus­ti­ger pour leur pré­tendu égoïsme, on ferait bien mieux de réflé­chir à ce qu’on sou­haite leur impo­ser.

Le but d’une grande école n’est pas de cor­ri­ger les injus­ti­ces socia­les. Son but est de dis­pen­ser une for­ma­tion de haut niveau cen­sée répon­dre aux besoins des entre­pri­ses. Toute ins­ti­tu­tion a un rôle dont on ne doit pas l’obli­ger à sor­tir si on veut qu’elle le joue cor­rec­te­ment. Si l’on sou­haite que des étu­diants issus des clas­ses popu­lai­res accè­dent à ces for­ma­tions, très bien. Mais alors qu’on les mette à niveau. Sur­tout, qu’on réforme enfin le sys­tème sco­laire pour le ren­dre effi­cace. Qu’on ne leur réserve pas des pla­ces tou­tes prê­tes, ce qui serait une injus­tice pour les autres.

Car Valéry Pécresse à beau jeu de dire qu’elle ne cher­che pas à impo­ser des quo­tas. Pour­quoi, dès lors, fixer un objec­tif, qui plus est très pré­cis de 30% ? Cela ne porte pas le nom de quota, mais en a bien l’odeur, la saveur et l’appa­rence… L’hypo­cri­sie appa­raît d’ailleurs au grand jour lors­que l’on sait que, pour obli­ger les gran­des éco­les à faire davan­tage d’efforts, un comité minis­té­riel a lancé une mis­sion sur « la dis­cri­mi­na­tion sociale lors de l’accès aux con­cours des gran­des éco­les », pour en modi­fier, si néces­saire, l’orga­ni­sa­tion dès 2011.

On a bien com­pris que la notion de quota était trop polé­mi­que pour s’appli­quer faci­le­ment. Qu’à cela ne tienne, on trouve tou­jours des moyens détour­nés d’agir…

Voir :
- Marie Bart­nik, « Les gran­des éco­les refu­sent les quo­tas de bour­siers », 05/01/10, Le Figaro.
- Rédac­tion en ligne, « Valé­rie Pécresse encou­rage les gran­des éco­les à “l’ouver­ture sociale” », 05/01/10, Le Point.
- Jamila Aridj, « Quo­tas d’élè­ves bour­siers : les gran­des éco­les oppo­sées », 05/01/10, Le Figaro.

mardi, 5 janvier 2010

Carnet n°39 - La fausse bonne idée du protectionnisme

Ces temps de cri­ses font resur­gir avec plus de force encore les appels à l’ins­tau­ra­tion de bar­riè­res doua­niè­res. On croit pou­voir se pré­mu­nir des tur­bu­len­ces du monde en se repliant sur soi… C’est une par­faite chi­mère, qui repose sur une vision ébor­gnée de la réa­lité.

Le public, en effet, est sen­si­ble aux des­truc­tions d’emplois impu­ta­bles à la mon­dia­li­sa­tion et aux délo­ca­li­sa­tions. Rien d’éton­nant compte-tenu du bat­tage média­ti­que qui est fait autour de cha­que fer­me­ture d’usine ou de cha­que plan de licen­cie­ments. En revan­che, les emplois créés grâce à la mon­dia­li­sa­tion pas­sent pra­ti­que­ment ina­per­çus, ense­ve­lis sous l’épais­seur d’un silence assour­dis­sant.

Ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas, en somme… C’est le bon vieux mirage qui trompe tant de gens, y com­pris des plus excel­lents, comme le mon­tre Vin­cent Bénard à pro­pos de Paul Krug­man (un billet que je vous recom­mande chau­de­ment).

J’ajou­te­rai seu­le­ment quel­ques rap­pels pour enfon­cer le clou.

1° Les délo­ca­li­sa­tions ne repré­sen­tent qu’une fai­ble part des des­truc­tions d’emploi dans les pays déve­lop­pés. En France, par exem­ple, une étude de l’INSEE pour la période 1995-2001 a éta­bli que 13 500 emplois avaient été délo­ca­li­sés (dont la moi­tié vers des pays à hauts salai­res), une goute d’eau dans les 6,8 mil­lions d’emplois du sec­teur secon­daire. Aux États-Unis, cha­que année, envi­ron 13 mil­lions d’emplois sont détruits au total (alors que, dans le même temps 14 à 15 mil­lions d’emplois sont créés, pour un total d’envi­ron 140 mil­lions d’emplois). Parmi eux, seu­les 406 000 des­truc­tions sont impu­ta­bles à la sous-trai­tance à l’étran­ger (voir, à ce sujet, l’excel­lent livre de Suzanne Ber­ger, Made in Monde, p. 128 de l’édi­tion poche).

2° Con­trai­re­ment à ce que l’on croit, les bas salai­res ne sont pas aussi déter­mi­nants dans le choix de délo­ca­li­sa­tion des entre­pri­ses. En effet, dans le prix de revient d’un pro­duit, les salai­res peu­vent repré­sen­ter une assez fai­ble part. Je vous ren­voie ici éga­le­ment au livre de Suzanne Ber­ger. En réa­lité, les entre­pri­ses inves­tis­sent à l’étran­ger sur­tout dans le but de s’ouvrir de nou­veaux mar­chés (et quel­que­fois pour con­tour­ner des bar­riè­res pro­tec­tion­nis­tes…).

3° Réduire les impor­ta­tions en pro­ve­nan­ces de pays à bas salai­res paraît sédui­sant, mais fait oublier que cela affai­bli­rait le pou­voir d’achat des con­som­ma­teurs dans les pays riches. En d’autres ter­mes, cela les appau­vri­raient. Une étude de Natixis, datée de 2007, a mon­tré que ces impor­ta­tions rédui­saient le niveau des prix de 4 points d’infla­tion dans les pays riches… Gary Huf­bauer et Kim­berly Ann Elliott, deux éco­no­mis­tes états-uniens, ont cal­culé que sau­ver un emploi aux États-Unis pen­dant un an coû­tait trois fois la rému­né­ra­tion annuelle de l’emploi sauvé. Avec, évi­dem­ment, un sur­coût pour le con­som­ma­teur, éva­lué par eux entre 15 et 70 mil­lions de dol­lars par an. D’autres étu­des cor­ro­bo­rent cette réa­lité. Pour tout cela, je vous dirige vers Franck Dedieu et Emma­nuel Lechy­pre, 101 idées reçues sur l’éco­no­mie, idée reçue numéro 12.

On pour­rait mul­ti­plié les exem­ples. La morale, c’est qu’il faut se défier des rai­son­ne­ments trop sim­plis­tes en éco­no­mie et ne pas céder au sirè­nes du popu­lisme facile. Il suf­fit d’enten­dre Zem­mour lorsqu’il en appelle au pro­tec­tion­nisme ; com­bien de fois l’ai-je entendu dire que la crise était pro­vo­quée par la mon­dia­li­sa­tion… Il est pour­tant clair qu’elle pro­vient sim­ple­ment d’une bulle immo­bi­lière ayant éclaté, mais à quoi bon les faits si l’actua­lité per­met de défen­dre n’importe quel agenda poli­ti­que !

lundi, 4 janvier 2010

Carnet n°38 - Faut-il regretter la féminisation de l'enseignement ?

Henri Jules Jean Geof­froy, dit Geo, En classe, le tra­vail des petits, 1889. Voir ici.


Il y a peu, Franck Boi­zard, sur La Lime, lan­çait un « appel au peu­ple » pour savoir si la fémi­ni­sa­tion de l’ensei­gne­ment était un tort.

Étant moi-même ensei­gnant, je suis en bonne posi­tion, bien que non exclu­sive, pour en par­ler. Alors voici ma réponse.

Je crois fon­da­men­ta­le­ment que cette ques­tion est une fausse ques­tion. Ou, pour le dire plus cor­rec­te­ment, c’est une ques­tion fort mal posée ainsi. Car pour­quoi une femme serait-elle moins capa­ble d’ensei­gner qu’un homme ? Franck Boi­zard se sou­vient avoir davan­tage été mar­qué par des ensei­gnants que par des ensei­gnan­tes. C’est là une per­cep­tion toute sin­gu­lière, qui s’atta­che à son vécu per­son­nel. Moi, j’ai été mar­qué par deux pro­fes­seurs : un homme et une femme.

Quand je jette un regard rétros­pec­tif sur ma sco­la­rité, je dis­cerne d’excel­len­tes ensei­gnan­tes : mes pro­fes­seurs d’anglais en cin­quième, de musi­que en cin­quième et en qua­trième, de mathé­ma­ti­ques et d’anglais en troi­sième, d’his­toire-géo­gra­phie en ter­mi­nale. Il y en eut de fort mau­vai­ses, bien sûr, tel­les cette ensei­gnante d’espa­gnol, de je ne sais plus quelle classe de lycée, qui nous don­nait le voca­bu­laire durant les con­trô­les, et cette autre d’anglais qui ne venait pas vrai­ment pour nous faire bos­ser (je me sou­viens des heu­res du lundi per­dues à par­ler, en fran­çais s’il vous plaît, du match de rugby de la veille…, la classe écri­vit même une let­tre de doléan­ces, bien hypo­crite au demeu­rant, à l’atten­tion du pro­vi­seur !)

Si, main­te­nant, j’étu­die mes col­lè­gues du col­lège, je dois dire que la quasi tota­lité des quel­ques bras cas­sés sont des hom­mes. Sur les cinq mau­vais ensei­gnants infou­tus de tenir leurs clas­ses, cette année et l’an passé, seul un est une femme.

Bref, il est faux de croire qu’il faille être un homme pour éta­blir le res­pect dans ses clas­ses. Moi-même, qui suis très loin d’être un ensei­gnant par­fait, dans la ZEP où je suis, j’obtiens de mes élè­ves res­pect et con­cen­tra­tion sans avoir à ins­tau­rer un cli­mat de ter­reur au fond con­tre-pro­duc­tif et par­fai­te­ment inac­ces­si­ble à la plu­part des ensei­gnants. Par­fois il faut lut­ter, mais cela dépend aussi des dyna­mi­ques de classe, des horai­res et d’évè­ne­ments exté­rieurs à la classe, voire à l’éta­blis­se­ment. Être un homme ou une femme n’y change fon­da­men­ta­le­ment rien, pour autant que j’ai pu voir.

Quant à savoir qui de la fémi­ni­sa­tion ou de la déva­lo­ri­sa­tion est l’ori­gine de l’autre, je me demande si ce n’est pas non plus une fausse ques­tion. Après tout, il se pour­rait que la fémi­ni­sa­tion ait eu lieu de façon con­co­mi­tante avec la déva­lo­ri­sa­tion du métier d’ensei­gnant, sans en être ni la cause, ni le résul­tat ; deux évo­lu­tions dif­fé­ren­tes mais con­tem­po­rai­nes en somme…

Carnet n°37 - Et si la crise n'avait pas (tout à fait) l'origine que l'on croit...

Un éco­no­miste états-unien nous invite à modi­fier la per­cep­tion que nous avons des ori­gi­nes de l’actuelle crise des sub­pri­mes.

On croit géné­ra­le­ment que les prêts hypo­thé­cai­res accor­dés à des gens non sol­va­bles (les fameux sub­pri­mes) sont la cause de tous nos tra­cas. En réa­lité, ce ne serait pas le degré de sol­va­bi­lité des emprun­teurs, mais plu­tôt le type d’emprunt. Ainsi, les adjus­ta­ble rate mort­ga­ges (ARM, cré­dit immo­bi­liers hypo­thé­cai­res à taux d’inté­rêt varia­ble) sont les plus nom­breux à défaillir, qu’ils soient sub­prime aussi bien que prime, tan­dis que les fixed rate mort­gage (FRM, cré­dits immo­bi­liers hypo­thé­cai­res à taux d’inté­rêt fixe) tien­nent assez bien le choc, qu’ils soient sub­prime aussi bien que prime

C’est du moins ce qu’affirme l’éco­no­miste texan Stan J. Lie­bo­witz, relayé par Rea­son (avec un joli gra­phi­que bien par­lant, quoiqu’un peu petit — atten­tion, c’est en anglais !).

Et au fait, bonne année à tous !

samedi, 26 décembre 2009

Carnet n°36 - Reconstitution futuriste de la bataille de Little Big Horn

25 juin 1876. Non loin de la rivière Lit­tle Bighorn, dans le Mon­tana, des dizai­nes de sol­dats, des tuni­ques bleues, bles­sés ou tré­pas­sés, jon­chent le sol. La force du nom­bre et un ter­rain peu pro­pice à la cava­le­rie démon­tée eurent rai­son du Cus­ter’s Last Stand (la der­nière résis­tance de Cus­ter), Cus­ter lui-même, qui com­man­dait la troupe, ayant trouvé la mort.

Lit­tle Big Horn est la der­nière grande vic­toire des indiens con­tre l’armée des États-Unis. Quel­ques 14 ans plus tard, en effet, lors du mas­sa­cre de Woun­ded Knee Creek, les sol­dats états-uniens devaient tirer une ter­ri­ble revan­che de la raclée de 1876…

Der­niè­re­ment, je suis allé voir Ava­tar, le petit der­nier de James Came­ron. Tout le long du film, je ne pus m’empê­cher d’y voir une recons­ti­tu­tion futu­riste de la bataille de Lit­tle Big Horn. (Si vous n’avez pas vu le film, il est sans doute pré­fé­ra­ble de ne pas lire ce qui suit.)

Les pro­ta­go­nis­tes sont fina­le­ment les mêmes : l’armée des États-unis d’une part, sous les traits de Mari­nes dans le film, et des tri­bus pri­mi­ti­ves d’autres part. Le dérou­le­ment des évè­ne­ments est aussi iden­ti­que. On avait trouvé de l’or dans le Mon­tana, ce qui avait pro­vo­qué l’arri­vée mas­sive de pion­niers ; dans Ava­tar, c’est aussi un gise­ment pré­cieux qui jus­ti­fie la pré­sence humaine. Si les indiens résis­tè­rent, c’étaient parce que les cher­cheurs d’or vio­laient leur terre sacrée, les Blacks Hills, d’où le gou­ver­ne­ment vou­lait les délo­ger. Dans Ava­tar éga­le­ment, il s’agit de chas­ser les indi­gè­nes de l’Arbre-mai­son, puis de détruit leur sanc­tuaire le plus sacré afin d’anéan­tir chez eux tout vel­léité de résis­tance. L’issue de la lutte, enfin, est la même dans les deux cas.

Quoi qu’il en soit de ce rap­pro­che­ment, Ava­tar est un film esthé­ti­que­ment très réussi. L’ima­gi­na­tion qui pré­sida à la créa­tion d’une faune et d’une flore aussi luxu­rian­tes que variées est épous­tou­flante tant de créa­ti­vité que d’ingé­nio­sité. Je regrette tou­te­fois quel­ques hol­ly­woo­dis­mes qui bri­sent par­tiel­le­ment le charme de l’ensem­ble. La figure du colo­nel Miles Qua­ritch, par exem­ple, est un peu trop cari­ca­tu­rale et la fin du film vrai­ment trop opti­miste pour être cré­di­ble : croit-on que les hom­mes renon­ce­ront aussi sim­ple­ment à un mine­rai si pré­cieux ?

Ava­tar est aussi un film bien de son épo­que. Ainsi l’idée de faire de l’éco­sys­tème de Pan­dora un espèce de réseau géant, auquel les indi­gè­nes se con­nec­tent comme on con­nec­te­rait un ordi­na­teur à inter­net… Et puis, bien évi­de­ment, cet ode à la nature n’est pas sans faire écho aux préoc­cu­pa­tions éco­lo­gi­ques du moment. Car on voit bien ce qui s’oppose : des hom­mes, pré­da­teurs et bor­nés, qui détrui­sent tout à l’aide de leur gros­ses machi­nes de guerre au bilan car­bone désas­treux, et des indi­gè­nes moins avan­cés mais qui vivent en sym­biose avec leur envi­ron­ne­ment natu­rel et qui ont été créés sur un modèle mélan­geant cul­ture indienne et afri­caine.

Je n’ai rien con­tre les préoc­cu­pa­tions éco­lo­gi­ques, mais c’est un peu lourd dans le film, quand même…

Bref, je ne regrette mal­gré tout pas de l’avoir vu. En revan­che, je n’ai pas trouvé que la 3D appor­tait réel­le­ment un plus !

mercredi, 2 décembre 2009

Carnet n°35 - Vous reprendrez bien du petit-suisse ?

Que dire à pro­pos de l’affaire de mina­rite aigüe qui agite la Suisse et, par onde de choc, la France et le reste de l’Europe ? Je com­men­ce­rai en disant qu’il faut savoir rai­son gar­der et res­ti­tuer les cho­ses dans leur juste pro­por­tion.

D’abord, il ne s’agit que de l’inter­dic­tion de la cons­truc­tion de mina­rets sup­plé­men­tai­res ; il n’est pas prévu de démo­lir les qua­tre déjà exis­tants, du moins je n’ai rien appris de cette sorte. Il ne s’agit pas davan­tage d’inter­dire les mos­quées et l’islam. C’est cer­tes une atteinte à la liberté de cons­cience, mais ce n’est qu’un coup de canif et non un mas­sa­cre à la tron­çon­neuse. Les cries d’orfraies et les lamen­ta­tions péni­bles sur le retour des heu­res les plus som­bres de notre his­toire seraient plus que mal­ve­nus.

Ensuite, et je suis las de le lire et de l’enten­dre sans arrêt, ce ne sont pas 57,5% des Suis­ses qui ont voulu l’inter­dic­tion de nou­veaux mina­rets : ce sont 57,5% des suf­fra­ges expri­més. Ce qui oblige à viser le taux de par­ti­ci­pa­tion, qui ne fut que de 50%. En résumé nous avons : plus du demi de la moi­tié du corps élec­to­ral s’est pro­noncé pour l’arrêt de la cons­truc­tion de mina­rets. Autre­ment cal­culé : plus du quart des citoyens suis­ses a voté con­tre la pour­suite de l’érec­tion de mina­rets dans leur pays. Vingt-cinq et quel­ques pour­cents, c’est loin d’être un tsu­nami d’isla­mo­pho­bie…

En pas­sant, cela expli­que fort aisé­ment le déca­lage entre les son­da­ges d’avant vote et les résul­tats du refe­ren­dum. J’ose ima­gi­ner que de nom­breux Suis­ses ne sont pas allés voter car ils étaient per­sua­dés, comme on le leur avait seriné, que la pro­po­si­tion de l’UDC serait reje­tée. Si c’est bien ce qui s’est passé, alors le poids des anti-mina­rets s’en est méca­ni­que­ment trou­vée ren­for­cée dans le suf­frage.

On aura beau jeu de dénon­cer l’hypo­cri­sie d’une cer­taine élite bien-pen­sante (même si le terme est ter­ri­ble­ment gal­vaudé et que l’on est, tou­jours, le bien-pen­sant de quelqu’un) pour qui la démo­cra­tie ne vaut que lorsqu’elle donne les résul­tats qui lui con­vien­nent. Pour ces gens-là, la démo­cra­tie n’est pas l’expres­sion de la majo­rité, mais un moyen de faire con­fir­mer par la popu­lace les idées brillan­tes de l’avant-garde. Beau dévoie­ment…

Cela étant posé, que dire du résul­tat lui-même ?

A mon hum­ble avis, c’est une mau­vaise chose. Je me demande vrai­ment en quoi inter­dire les mina­rets empê­che­rait les bar­bus de vitu­pé­rer con­tre l’Occi­dent infi­dèle du haut de leur min­bar ni d’our­dir leurs noirs com­plots d’isla­mi­sa­tion uni­ver­selle… Sur Fran­çois Desou­che, j’ai écouté un débat avec Yvan Riou­fol : pour lui, les mina­rets sont le sym­bole con­qué­rant d’un islam poli­ti­que extré­miste. C’est pro­pre­ment ridi­cule ! Je crains aussi que pareil fait ne rende plus dif­fi­cile encore la posi­tion des musul­mans éclai­rés qui enga­gent la lutte intel­lec­tuelle con­tre les inté­gris­tes.

Deux ensei­gne­ments peu­vent être tirés de cette his­toire.

En pre­mier lieu que la démo­cra­tie c’est de la merde en barre. Car elle ne garan­tit en rien la pro­tec­tion des droits indi­vi­duels et que le sort des mino­ri­tés n’est pas cer­tain – or cela seul compte. Ici, nous avons bien une mino­rité qui vient d’ampu­ter une mino­rité encore plus petite d’une frac­tion de ses droits légi­ti­mes (même si, je le répète, nous ne vivons pas une nou­velle nuit de Cris­tal). Au moins cette affaire rap­pelle-t-elle oppor­tu­né­ment que la démo­cra­tie est le droit uni­ver­sel accordé à tous de se mêler de l’assiette du voi­sin. Que pou­vait-on atten­dre d’un sys­tème aussi immo­ra­le­ment vicieux ?

En second lieu, à force de vou­loir nier le passé, voilà qu’il fait un beau retour de boo­me­rang. Ainsi, dans le débat avec Riou­fol, Anthony Bel­lan­ger, son con­tra­dic­teur, dit que l’Europe n’est pas un creu­set chré­tien et que c’est pour cela que la Cons­ti­tu­tion euro­péenne ne parle pas du chris­tia­nisme. Ce n’est pas cho­quant si l’on veut faire de l’Union euro­péenne une ins­ti­tu­tion laï­que (la cons­ti­tu­tion de 1958, celle notre pré­sente répu­bli­que, n’évo­que par la reli­gion chré­tienne…). Mais ça l’est dans une pers­pec­tive his­to­ri­que : long­temps, en effet, Europe et Chré­tienté se con­fon­di­rent. Tant de siè­cles pas­sés ont forgé des tra­di­tions, des habi­tu­des, bref une iden­tité. Mais cer­tains bien-pen­sants font mine qu’une telle iden­tité n’existe pas ou qu’elle serait une abo­mi­na­tion à extir­per si elle exis­tait. Pro­blème : on ne façonne pas à sa guise les mas­ses humai­nes mises en branle par des siè­cles d’his­toire (à moins de s’appe­ler, par exem­ple, Sta­line, mais je doute que beau­coup reven­di­quent la parenté). C’est comme cela et on peut le déplo­rer, mais c’est ainsi que vont les cho­ses.

dimanche, 8 novembre 2009

Carnet n°34 - L'identité nationale et son débat

Il serait dom­mage de dau­ber le « grand débat » lancé par Éric Bes­son sur l’iden­tité natio­nale au pré­texte qu’il n’y aurait là qu’une inci­dieuse manœu­vre élec­to­rale. Car il peut tou­jours en sor­tir des cho­ses inté­res­san­tes.

Comme d’habi­tude, ce genre d’exer­cice s’assor­tit tou­jours d’énor­mes âne­ries pro­fes­sées avec le plus grand des sérieux. Voyez cette entre­vue faite dans Le Monde par Jean-Fran­çois Bayart, un cher­cheur au CNRS : « Il n’y a pas d’iden­tité fran­çaise ». Pour lui, ce débat est nau­séa­bond, dans le genre d’il est encore fécond le ven­tre d’où sor­tit la bête immonde, etc. « Quand le poli­ti­que cher­che à s’empa­rer du social, et sin­gu­liè­re­ment de l’iden­ti­taire, le tota­li­ta­risme n’est jamais loin » écrit-il… Nous serions donc en grand dan­ger de rechute tota­li­taire ! Rien que ça. (Vous note­rez, au pas­sage, que c’est à cha­que fois le même tota­li­ta­risme qui est agité tel un spec­tre mena­çant : le tota­li­ta­risme brun ; quant à son cou­sin à la cou­leur aci­du­lée, le rouge, per­sonne n’y pense jamais…)

C’est amu­sant, aussi, de voir com­ment l’his­toire peut être réin­ter­pré­tée ad hoc. Ainsi, pour notre cher­cheur du CNRS, la IIIème Répu­bli­que aurait livré les juifs aux nazis durant l’Occu­pa­tion. Alors que le jour­na­liste lui fait remar­quer que la Répu­bli­que n’était plus, rem­pla­cée par le régime de Vichy, il rétor­que : « Je croyais avoir lu au lycée que le maré­chal Pétain avait reçu les pleins pou­voirs par un vote de la repré­sen­ta­tion natio­nale… Le dis­cours du Vel d’Hiv de Jac­ques Chi­rac en a fini avec cette fic­tion de la res­pon­sa­bi­lité du seul “Etat fran­çais” dans l’Holo­causte. C’est bel et bien une part de la Répu­bli­que qui a livré ses juifs aux nazis, comme elle avait accusé Drey­fus de tra­hi­son. » Autant que je me sou­vienne, les dépu­tes qui don­nè­rent les pleins pou­voirs à Pétain, ne le firent pas pour don­ner les Juifs, mais parce qu’ils voyaient en lui le vain­queur de Ver­dun, l’homme pro­vi­den­tiel capa­ble de diri­ger la France dans ces jour­nées tra­gi­ques d’une débâ­cle mili­taire sans pré­cé­dent. Ce que Pétain fit ensuite me sem­ble une autre his­toire : c’est de son pro­pre chef qu’il s’enga­gea dans la col­la­bo­ra­tion et ins­taura un sta­tut des Juifs, alors même que les Alle­mands n’en deman­daient rien.

C’est dom­mage, parce que l’entre­vue nous déli­vre de sages pré­ven­tions qu’un libé­ral ne rejet­te­rait pas : il est vrai que lais­ser l’État s’empa­rer d’une ques­tion aussi épi­neuse que celle de l’iden­tité natio­nale n’est pas ano­din, les hom­mes poli­ti­ques ayant la fâcheuse habi­tude de sou­vent pour­rir ce qu’ils tou­chent. Mais de là à affir­mer que l’iden­tité fran­çaise n’existe pas…

Cer­tes il n’est pas une seule et uni­que manière de se sen­tir fran­çais, cha­cun décline son appar­te­nance natio­nale à sa manière, selon son his­toire pro­pre, ses goûts, son édu­ca­tion, ses valeurs et ses ori­gi­nes cul­tu­rel­les. Cela ne veut pas dire qu’une telle iden­tité n’existe pas, tout comme il serait absurde de nier qu’un arbre ait un seul tronc au pré­texte qu’il a plu­sieurs bran­ches…

Je me suis alors amusé à un petit jeu. J’ai pris les objets qui incar­nent jusqu’à la cari­ca­ture l’iden­tité fran­çaise et je me suis demandé jusqu’à quel point ils m’étaient fami­liers :

- le béret : je n’en porte pas, n’en ai jamais porté et, j’espère, n’en por­te­rai jamais !

- la baguette de pain : j’en mange rare­ment, je suis adepte du pain com­plet,

- le cla­cos qui pue : j’en mange rare­ment, je ne suis pas très fro­mage en géné­ral (sauf le râpé sur les pâtes ou la pizza, c’est dire…),

- le litron de vin rouge : je n’aime pas le vin rouge, je pré­fère les vins blancs moel­leux et le cham­pa­gne.

Bref, je ne cor­res­pond pas fran­che­ment à la cari­ca­ture du fran­chouille, d’autant plus que je ne mange ni de cuis­ses de gre­nouille, ni d’escar­got au beurre… Cela ne m’empê­che pas, para­doxa­le­ment, de res­sen­tir une cer­taine proxi­mité affec­tueuse avec l’image du Fran­çais de base, le béret vissé sur la tête, la baguette coin­cée sous le bras et une bou­teille de rouge à la main. Je sais pour­tant bien qu’il ne s’agit là que d’une cari­ca­ture : qui a jamais ren­con­tré un tel Fran­çais ? Mais ce qu’il importe de com­pren­dre, c’est que cette cari­ca­ture vise moins à repré­sen­ter des per­son­nes qu’à dépein­dre, en la gros­sis­sant, une cul­ture. Et c’est parce que je suis fami­lier de cette cul­ture que je le suis aussi avec l’image qui la sym­bo­lise avec un humeur plus ou moins bien­veillant. Il ne me vien­drait jamais à l’idée de me dire citoyen du monde ou de l’Europe, car ces déno­mi­na­tions n’ont rien de con­cret pour moi.

À mon sens, ce débat a deux écueils :

- le ris­que du sim­plisme, à pren­dre dans les deux sens (l’iden­tité natio­nale n’existe pas vs il n’y a qu’une seule et uni­que manière d’être fran­çais),

- le détour­ne­ment du véri­ta­ble pro­blème, qui est le res­pect des lois (or, c’est bien les pro­blè­mes de délin­quance et d’insé­cu­rité en bonne par­tie lié aux pro­blè­mes de l’immi­gra­tion qui font se poser la ques­tion). Pour­tant, nul besoin de se sen­tir fran­çais pour res­pec­ter les lois com­mu­nes ; réci­pro­que­ment, croire qu’il suf­fise de se sen­tir fran­çais pour res­pec­ter les autres est gro­tes­que.

Autre­ment dit, à mon hum­ble avis, ce n’est pas le pro­blème des hom­mes poli­ti­ques de savoir ce que res­sen­tent les gens, libre à eux de se défi­nir ou non comme Fran­çais, et selon quel degré. En revan­che, il est du res­sort de l’État de faire res­pec­ter la loi, ce qu’il est pour­tant très loin de faire.

Voilà une ques­tion qui inté­res­se­rait cer­tai­ne­ment davan­tage le quo­ti­dien d’un plus grand tas de gens…

vendredi, 9 octobre 2009

Carnet n°33 - Décevant Finkie !

Deux vidéo de Fin­kiel­kraut qui s’exprime sur France Inter à pro­pos de l’affaire Polanski, suivi d’un débat tendu avec Yves Michaud.





Je par­tage bien cer­tains de ses argu­ments. Par exem­ple, je veux bien que Polanski ne soit pas un pédo­phile. D’après ce que je sais, la pédo­phi­lie con­siste à ce qu’un adulte ait une atti­rance sexuelle pour un enfant, c’est-à-dire une per­sonne non pubère. D’ailleurs, je crois savoir que le mot même de pédo­phi­lie n’existe pas dans la loi (fran­çaise du moins), car celle-ci ne sanc­tionne pas les goûts, les atti­ran­ces, les fan­tas­mes sexuels, mais les pas­sa­ges à l’acte. Or, la vic­time de Polanski avait 13 ans, elle était donc pubère. Polanski n’est cer­tai­ne­ment pas un Marc Dutroux.

Je le suis éga­le­ment lorsqu’il veut dénon­cer ce déchaî­ne­ment bien tar­dif con­tre le cinéaste, alors que l’affaire est con­nue depuis le début. C’est bien arti­fi­ciel et il faut veiller à pren­dre garde à l’effet d’ana­chro­nisme pro­vo­qué par l’évo­lu­tion des sen­si­bi­li­tés (ce qu’Yves Michaud ne fait pas assez à mon goût). Néan­moins, j’ai beau­coup de mal à en con­clure que Polanski puisse échap­per à une pro­cé­dure judi­ciaire. Ce n’est donc pas par res­sen­ti­ment démo­cra­ti­que que moi, en tout cas, je ne prends pas la défense du cinéaste. (D’ailleurs, je trouve assez flip­pant le délire de Fin­kie sur l’élite…)

Vers la fin du débat, Fin­kiel­kraut mon­tre peu de com­pé­tence juri­di­que : lisez Maî­tre Eolas pour savoir pour­quoi la France accueillit le fugi­tif sans jamais l’avoir extradé ensuite.

Mais ce qui me déçoit le plus, c’est la pathé­ti­que invo­ca­tion de la vie pas­sée de Polanski : res­capé du Ghetto, orphe­lin de mère, vic­time du com­mu­nisme, meur­tre de Sha­ron Tate, etc. Je ne vois pas le rap­port… La com­pa­rai­son avec Michael Jack­son me sem­ble aussi limi­tée. Cer­tes oui la célé­bra­tion de feu Bambi fit l’impasse sur les affai­res lou­ches. Néan­moins, cha­cun savait que Michael Jack­son n’avait pas l’esprit très net et puis c’est son génie musi­cal qui fut célé­bré, pas le reste. Pareille­ment, rien n’enlève à Polanski son talent de cinéaste et je ne serai jamais cho­qué qu’on célè­bre son art, même si per­son­nel­le­ment je con­nais peu son œuvre.

Bref, j’ai trouvé Fin­kie bien infé­rieur à lui-même. Je pré­fère quand il parle des ban­lieues.

jeudi, 8 octobre 2009

Carnet n°32 - Quand la banquise du modèle social français craquelle...

Il y a quel­ques jours, je disais que le modèle social fran­çais avait le défaut nota­ble d’igno­rer ses catas­tro­phi­ques effets psy­cho­lo­gi­ques et moraux. Il est tout de même sidé­rant que les habi­tants d’un pays, qui se tar­gue d’être si pro­tec­teur, soient les proies d’une angoisse si grande qu’ils se sui­ci­dent plus qu’ailleurs, con­som­ment plus de psy­cho­tro­pes et aient régu­liè­re­ment plus peur de per­dre leur emploi que ces infor­tu­nés Bri­tan­ni­ques ou États-uniens livrés à la jun­gle ultra-néo­li­bé­rale !

Déci­dé­ment, au royaume du modèle-social-que-le-monde-nous-envie, il y a quel­que chose de fran­che­ment pourri.

Une telle réa­lité deve­nait de plus en plus dure à nier. Il fal­lait bien que la ban­quise cra­que un jour. C’est ce qui se passe avec la publi­ca­tion d’un ouvrage d’Éric Mau­rin, cher­cheur à l’EHESS qui ne mas­que pas son enga­ge­ment à gau­che. Dans La Peur du déclas­se­ment, il décrit bien les blo­ca­ges de la société fran­çaise.

En gros : depuis trente ans, les gou­ver­ne­ments de gau­che comme de droite ont pri­vi­lé­gié la pro­tec­tion de ceux qui avaient un emploi et un sta­tut, ne dis­tri­buant aux autres que des miet­tes pour les faire patien­ter. Ce fai­sant, ils ont blo­qué à ceux-ci l’accès aux avan­ta­ges de ceux qui pos­sé­daient un sta­tut, tout en ren­for­çant la crainte de ces der­niers de per­dre ce sta­tut et tou­tes les pro­tec­tions socia­les qui l’accom­pa­gnent.

Résul­tat, alors que les Fran­çais réel­le­ment vic­time de déchéance sociale font une goutte d’eau (1% de la popu­la­tion active dit Éric Mau­rin), la peur du déclas­se­ment, elle, est vive. Cerise sur le gâteau, ceux qui ont dû jouer des cou­des pour se faire une place au soleil ris­quent de refu­ser toute réforme qui anni­hi­le­rait le fruit de leurs efforts. Voilà pour­quoi la France est si dif­fi­cile à réfor­mer…

Pour une per­sonne rom­pue à l’ana­lyse libé­rale de la société fran­çaise, il n’y a rien de bien extra­or­di­naire dans ces décou­ver­tes. Ce qui est plus frap­pant, c’est qu’un cher­cheur de gau­che le dise.

Deux arti­cles du Monde pour appro­fon­dir :
- Luc Bron­ner et Fran­çoise Fres­soz, « Ces peurs bien fran­çai­ses qui para­ly­sent la société », 07/10/09,
- Pro­pos recueillis par Luc Bron­ner et Cathe­rine Rol­lot, « Eric Mau­rin : “Toute réforme sera per­çue comme une remise en cause d’un sta­tut acquis” », 07/10/09.

mardi, 6 octobre 2009

Carnet n°31 - Le collège unique est un colonialisme

C’est peut être incon­gru de par­ler ainsi, mais je tiens le col­lège uni­que pour un par­fait ava­tar de la pen­sée colo­niale, en par­ti­cu­lier dans les quar­tiers popu­lai­res, là où se con­cen­trent les immi­grés.

Disant cela, je ne sous-entend pas que les immi­grés et leurs enfants sont les indi­gè­nes moder­nes de la Répu­bli­que. Ma pen­sée est par­fai­te­ment étran­gère à toute forme de repen­tance et, même si je ne nie pas son exis­tence et les dom­ma­ges qu’il peut cau­ser, je n’impute pas tous les mal­heurs des Bacari et autres Rachida au sup­posé racisme des Fran­çais.

Ce que je veux dire, c’est que la créa­tion du col­lège uni­que, par René Haby en 1975, retire du même genre d’erreur que la colo­ni­sa­tion. Car que fut la colo­ni­sa­tion ?

La colo­ni­sa­tion ce fut l’idée pro­gres­siste que la France allait appor­ter le bien être et le pro­grès, en un mot la civi­li­sa­tion, aux peu­ples colo­ni­sés. C’était une idée qui se vou­lait géné­reuse et huma­niste ; elle fut même per­çue comme telle, ce qui expli­que que tant de gran­des cons­cien­ces de l’huma­nité l’aient sou­te­nue, à l’ins­tar de gens comme Vic­tor Hugo (l’Afri­que qui n’a pas d’his­toire), Léon Gam­betta, Jules Ferry (con­cep­teur de la fal­la­cieuse doc­trine colo­niale fran­çaise dans les années 1880), Jean Jau­rès, Léon Blum… Même Marx recon­nais­sait à la colo­ni­sa­tion le charme d’extir­per les peu­ples infé­rieurs de leur arrié­ra­tion pour les pro­je­ter dans l’His­toire !

L’entê­tant grain de sable, c’était qu’on ne s’était pas demandé si les colo­ni­sés étaient d’avis pour rece­voir cette civi­li­sa­tion étran­gère. Voilà pour­quoi on se mon­trait par­fai­te­ment aveu­gle aux souf­fran­ces que la colo­ni­sa­tion pou­vait cau­ser. S’il fal­lait civi­li­ser les indi­gè­nes, c’était donc qu’ils n’avaient ni civi­li­sa­tion, ni cul­ture, ni sub­stance ; dès lors, com­ment auraient-ils pu souf­frir ?

Le col­lège uni­que, c’est la même his­toire. Voilà qu’après guerre, on vou­lut don­ner la même ins­truc­tion à tous les élè­ves, sans dis­tinc­tion de classe. Fort bien. Une idée très géné­reuse que nulle gran­des cons­cien­ces de l’huma­nité ne pou­vait renier… Cette idée fut si forte, qu’elle dépassa le monde même de la gau­che pour être mise en œuvre par la droite, tout au long des années 1960 et jusqu’à la loi Haby de 1975. Hélas, comme pour la colo­ni­sa­tion, on ne s’était pas avisé que tous les élè­ves ne dési­raient pas, ou ne néces­si­taient pas, se voir dis­pen­ser une ins­truc­tion uni­que, d’autant plus exi­geante qu’elle fut d’abord for­gée dans le moule de l’excel­lent lycée fran­çais de la grande épo­que.

Depuis lors, on n’eut de cesse que de vou­loir faire ren­trer des ronds dans des trous car­rés. Cela ne mar­che pas, bien sûr – comme fini par l’appren­dre tout bam­bin jouant à ce jeu de faire glis­ser par des trous dans une boîte des for­mes géo­mé­tri­ques diver­ses… Des emplâ­tres vains sur des jam­bes de bois, des mil­liards dépen­sées en pure perte, des théo­ries péda­go­sis­tes fumeu­ses ayant mis­sion d’enfu­mer le monde sur la réa­lité, afin de sau­ver le mythe, de la souf­france, beau­coup de souf­france tant chez les ensei­gnants que chez les élè­ves, rien de tout cela n’a pu encore venir à bout de cette mons­truo­sité idéo­lo­gi­que de gau­che qu’est le col­lège uni­que !

Mais les cho­ses pour­raient chan­ger. Après tout, il fal­lut beau­coup de temps pour s’aper­ce­voir que les colo­nies étaient un far­deau inu­tile et que l’alibi civi­li­sa­teur était une escro­que­rie. On fit même la guerre, avant de com­pren­dre tout cela. Heu­reu­se­ment, il est peu pro­ba­ble qu’on vienne à de tel­les extré­mi­tés pour réfor­mer le sys­tème sco­laire. Déjà des son­da­ges de 2001-2002 mon­trent que 75% des ensei­gnants de moins de 35 ans, dont je fais par­tie, ne croient plus au col­lège uni­que. Peu à peu, les lan­gues se délient ; face à tant de gâchis et de dou­leur, cer­tains pro­fes­seurs en vien­nent à admet­tre que sco­la­rité obli­ga­toire ne signi­fie pas for­cé­ment une sco­la­rité iden­ti­que pour tous.

Il est ici très impor­tant de bien dis­tin­guer les mas­ses ensei­gnan­tes et les syn­di­cats cen­sés les repré­sen­ter, mais en réa­lité plus sou­cieux d’impo­ser une idéo­lo­gie péda­go­gi­que au pays tout entier. Je sais, par expé­rience, que beau­coup d’ensei­gnants sont prêts à des réfor­mes par­fois radi­ca­les. J’ai des col­lè­gues qui trou­ve­raient nor­mal que l’on ren­voie les incom­pé­tents, d’autres que nous soyons rému­né­rés au mérite… Bien peu s’accro­chent au col­lège uni­que mais beau­coup sont avi­des de solu­tions alter­na­ti­ves pour les élè­ves les plus en souf­france.

Le Figaro rap­porte que le Sénat pro­pose un pal­lier de pré-appren­tis­sage pour les élè­ves de 15 ans. Le syn­di­cat SE-UNSA s’étran­gle déjà en criant à l’assas­si­nat du col­lège uni­que, cette perle que le monde entier nous envie. Je ne con­nais pas les détails des tra­vaux du Sénat, je n’en dirai donc rien. Je vous laisse d’ailleurs lire l’arti­cle ainsi que cet autre. Je relève sim­ple­ment que, peut-être enfin, ce pays pourra s’enga­ger sur la voie des bon­nes réfor­mes. On verra sans doute beau­coup de pro­blè­mes se résou­dre dans nos ban­lieues, et ce ne sera pas un moin­dre bien.

lundi, 5 octobre 2009

Carnet n°30 - A bout de souffle, tout au bout du rouleau

Voilà où en est l’Édu­ca­tion natio­nale pour qu’elle vienne à pro­po­ser de payer les élè­ves pour qu’ils aillent en cours.

Je com­prends le désar­roi que l’on peut res­sen­tir face au cré­ti­nisme triom­phant de nom­breux élè­ves, deve­nus par­fai­te­ment réfrac­tai­res à l’ensei­gne­ment dis­pensé dans nos éta­blis­se­ments sco­lai­res. Moi-même ai-je sou­vent les bras qui me tom­bent, devant tant d’inso­lence, de mépris et de paresse.

Je peine tou­te­fois à com­pren­dre la logi­que d’une telle idée. Si l’on récom­pense les lycéens pour leur assi­duité et leur bon com­por­te­ment, c’est impli­ci­te­ment recon­naî­tre que ce ne sont plus là des évi­den­ces, nor­ma­le­ment exi­gi­bles avant toute autre chose. Cette pro­po­si­tion révèle alors l’extra­or­di­naire faillite édu­ca­tive de toute une nation ! Sur­tout, les élè­ves ne devien­dront modè­les que par inté­res­se­ment, non parce qu’ils com­pren­dront les bien­faits intrin­sè­ques de l’étude et de la civi­lité.

J’ai, pour ma part, ten­dance à pen­ser que c’est pour­tant là le but le plus réussi de tout ensei­gne­ment, au-delà des spé­ci­fi­ci­tés dis­ci­pli­nai­res de telle ou telle matière.

Pour le moment, il ne s’agit que d’expé­ri­men­ta­tions dans cer­tains lycées, si j’ai bien com­pris. J’espère qu’elles tour­ne­ront vite court, mais on peut crain­dre le pire…

En revan­che, je ne suis pas con­tre la ré-actua­li­sa­tion des prix d’excel­lence. Car eux seuls sont véri­ta­ble­ment res­pon­sa­bi­li­sant et mon­trant à tous les élè­ves que l’on récolte ce que l’on sème, que l’on reçoit ce que l’on mérite. Quitte, bien entendu, à moder­ni­ser ces prix, pour les ren­dre réel­le­ment inté­res­sants.

Mais c’est là une vision par trop indi­vi­dua­liste de la res­pon­sa­bi­lité. Aujourd’hui, on pré­fère l’illu­sion d’une res­pon­sa­bi­li­sa­tion col­lec­tive, c’est-à-dire ano­nyme, c’est-à-dire à mon avis très pro­blé­ma­ti­que. Je ne suis pas sûr que jouer sur la pres­sion du groupe soit davan­tage une bonne idée (c’est bien une cagnotte col­lec­tive qui a été pro­po­sée, mais qui dépend du com­por­te­ment de cha­que élève en par­ti­cu­lier).

Au final avons-nous une mesure col­lec­ti­viste de plus dont le but ultime, cons­cient ou non, est de mas­quer l’échec patent d’un sys­tème sco­laire gan­gréné jusqu’à l’os par le col­lec­ti­visme. Mais même depuis le temps, et mal­gré l’accu­mu­la­tion acca­blante de preu­ves, il sem­ble que per­sonne ne veuille en finir avec ce mori­bond.

samedi, 3 octobre 2009

Carnet n°29 - De 1929 à 2009, la France n'apprend jamais rien de son histoire !

La France ne paraît pas appren­dre de son his­toire.

Lors­que la crise de 1929 frappa le monde, la France se crut épar­gnée parce que le désas­tre sem­blait moins grand chez elle que chez ses voi­sins. On était loin des taux de chô­mage dignes de l’Eve­rest que subis­saient le Royaume-Uni, les États-Unis (25% en 1933) et sur­tout l’Alle­ma­gne (30% en 1932). On van­tait la dou­ceur de vivre de la France, un pays moins cor­rompu par le capi­ta­liste anglo-saxon et moins enva­hit par l’indus­trie ger­ma­ni­que. La France, dont la popu­la­tion était encore très rurale (le taux d’urba­ni­sa­tion n’attei­gnit 50% qu’en 1931), était plus à l’abri car son modèle se vou­lait plus pro­che d’une tra­di­tion illu­soire.

On sait aujourd’hui que la crise fut tout aussi péni­ble pour la France, même si elle prit des for­mes dif­fé­ren­tes. Cette expé­rience aurait dû pré­ve­nir nos hom­mes poli­ti­ques et toute la cohorte de com­men­ta­teurs qui sévis­sent dans ce pays, et les ame­ner à plus de cir­cons­pec­tion dans la pré­sente crise.

Au lieu de cela, nous avons encore entendu les habi­tuel­les fan­fa­ron­na­des sur le si mer­veilleux modèle-fran­çais-que-le-monde-entier-nous-envie, qui aurait agit comme un bou­clier magi­que ayant atté­nué les effets de la crise des sub­pri­mes. Chez nous, au moins, l’éco­no­mie sur­nage là où, par­tout ailleurs, elle se noie dans le nau­frage du Tita­nic de l’éco­no­mie mon­diale. Même The Eco­no­mist y alla de son petit cou­plet pour saluer l’excel­lence de la France…

Mal­heu­reu­se­ment, il sem­ble­rait bien que tout cela ne soit que de la pou­dre aux yeux, des man­tras pour se ras­su­rer et men­tir encore un peu plus aux Fran­çais. Lisez ce papier de l’iFRAP qui remet les cho­ses en place : la France est entrée en réces­sion comme les autres et ne se sin­gu­la­rise pas spé­cia­le­ment. Pire même, le niveau d’endet­te­ment des ména­ges fran­çais étant moin­dre que celui des ména­ges états-uniens, la catas­tro­phe aurait dû s’en trou­ver amoin­drie ici, or il n’en est rien. Cet autre arti­cle, tou­jours de l’iFRAP, sug­gère même que les Fran­çais sup­por­tent mora­le­ment moins bien la crise que les Bri­tan­ni­ques. Notre modèle néglige aussi ses effets psy­cho­lo­gi­ques, qui ne sont pour­tant pas des moin­dres…

Il est grand temps que tout le monde com­prenne que ce pays est aussi banal que n’importe quel autre !

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